Comment s’informer en période de guerre ?
- eddyfougier

- 20 avr.
- 11 min de lecture

A l’évidence, la guerre en Iran peut être un important facteur d’anxiété pour nombre d’entre nous (en anglais, il est question de War Anxiety), d’autant que ces conflits s’inscrivent déjà dans le contexte extrêmement anxiogène de "l'une des périodes les plus stressantes collectivement de l'histoire récente".
Une étude récemment publiée nous rappelle ainsi qu’"Il existe des preuves d'impacts psychologiques immédiats et à long terme de la consommation de médias pendant les conflits armés. Des effets à court terme, tels qu'une augmentation du stress, des épisodes de panique et des symptômes d'anxiété, ont été associés au visionnage de contenus violents ou perturbants liés à la guerre […] Ces symptômes initiaux, si l'exposition se prolonge, peuvent évoluer vers des troubles psychiatriques plus chroniques". En effet, "Une exposition constante à des informations désastreuses peut déclencher ou exacerber des sentiments de stress et d’anxiété, ainsi que des pensées catastrophiques. Cela peut également causer de la fatigue et des troubles du sommeil – et même des problèmes de santé physique tels que l’hypertension artérielle" (source).
Il est aussi évident que l’on est face à un type de situation que l’on ne peut maîtriser. En revanche, on peut tenter de reprendre, dans la mesure du possible, le contrôle sur notre façon d’y réagir et sur notre exposition à des informations anxiogènes et, par conséquent, sur notre façon de nous informer.
Cela vaut pour les guerres, comme pour d’autres crises aiguës, à l’instar de ce que l’on a pu connaître avec la pandémie de Covid-19 par exemple. Ainsi, en 2020, au début de la pandémie, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a énoncé un certain nombre de recommandations à propos des risques d’exposition à une information particulièrement anxiogène. Ces recommandations valent pour d’autres types de crise, comme le déclenchement de guerres :
"Limitez le visionnage, la lecture ou l’écoute d’informations à propos du COVID-19 qui suscitent de l’anxiété ou de l’angoisse ;
consultez uniquement des sources d'information fiables et principalement afin de pouvoir prendre des mesures pratiques pour vous préparer et vous protéger, ainsi que vos proches.
Recherchez des informations actualisées à des moments précis de la journée, une ou deux fois par jour.
Un flux brusque et ininterrompu d'informations sur une épidémie peut faire naître de l’anxiété ou de l’angoisse.
Recherchez les faits ; pas des rumeurs et des fausses informations.
Informez-vous à intervalles réguliers, sur le site Web de l’OMS et les plateformes d’information des autorités de santé de votre pays pour vous aider à distinguer les faits des rumeurs.
La connaissance des faits peut aider à réduire les peurs".
L’OMS recommandait également de consulter des informations "positives" : "Identifiez les occasions de partager et de valoriser les récits positifs et porteurs d’espoir et les images positives de personnes qui ont été touchées par le COVID-19 autour de vous. Par exemple, les histoires de personnes qui sont guéries ou qui ont soutenu un proche et souhaitent partager leur expérience".
Lors du déclenchement de conflits majeurs, comme c’est semble-t-il le cas à propos de l’Iran, il y a sans aucun doute deux tentations à éviter.
La première est tout simplement l’évitement – on parle alors d’évitement informationnel (News Avoidance en anglais) – et le repli sur soi. Néanmoins, couper tous les canaux d’information afin de se "protéger" n’a pas nécessairement les effets escomptés. Les médecins et les psychologues considèrent, en effet, que cela ne contribue pas à réduire le stress. Cela pourrait même avoir l’effet inverse. En outre, cela ne permet pas de se préparer le cas échéant aux conséquences concrètes que la crise peut générer (en suivant par exemple les protocoles sanitaires lors de pandémie).
La seconde tentation est, au contraire, de rester "scotché" pendant des heures devant les chaînes d’information en continu. Là aussi, c’est très documenté, cela peut avoir un effet délétère sur notre santé mentale.
Alors, que faire lors de guerres, ou d’autres crises majeures ?
(1) Comprendre ce qui se passe
En premier lieu, il paraît nécessaire de tenter de comprendre ce qui se passe, même si l’on n’est pas docteur en médecine ou, en l’occurrence, en relations internationales.
On doit essayer de la faire sans pour autant se laisser submerger par l’information. L’idée n’est pas de tout faire pour se rassurer, mais de faire le plus possible la part entre les faits et les réactions émotionnelles, de s’en tenir aux faits, du moins à ceux que l’on peut connaître à un moment donné, afin de ne pas se laisser emporter par des réactions émotionnelles "irrationnelles" (peur, choix d’un "camp" ou d’un belligérant dans un conflit, stigmatisation d’une population spécifique, etc.).
L’angoisse est, en effet, en grande partie liée au fait de ne pas trop comprendre ce qui est en train de se tramer et donc d’imaginer le pire. Plus largement, on sait bien que vérifier les faits concernant des informations jugées inquiétantes peut être un bon moyen de maîtriser son anxiété.
(2) Comprendre comment fonctionnent les médias
Il est également important de bien comprendre comment fonctionnent les médias, a fortiori durant les périodes de guerre et dans leur traitement de la violence en général ; les réseaux sociaux numériques ; et les différents acteurs qui peuvent participer de près ou de loin à ce que l’on appelle la "guerre de l’information" ou à l’infoguerre.
On sait très bien que les médias traditionnels ne s’intéressent pas aux trains qui arrivent à l’heure. Ils tendent avant tout à traiter tous les événements relevant d’une rupture de la normalité, comme les accidents, les catastrophes, les différentes formes de violence et bien évidemment les guerres. On peut retrouver ce réflexe des rédactions dans deux expressions très connues en anglais : "Good news is no news" (Les bonnes nouvelles ne sont pas des nouvelles) de Marshall MacLuhan et "If it bleeds, it leads" (si ça saigne, c’est en "Une").
C’est la raison pour laquelle on parle souvent d’un biais de négativité des médias. C’est ce qui explique aussi en grande partie l’appétence des médias pour les faits divers.
Mais ce biais de négativité n’est pas seulement visible dans le choix des sujets traités. Il l’est également dans la façon dont ils sont traités en privilégiant, par exemple, des titres sensationnalistes ou des images "chocs" pour les médias audiovisuels.
Ces tendances ont été renforcées depuis quelques années par la montée en puissance des sources d’information sur internet et les réseaux sociaux, y compris de la part d’influenceurs, et des chaînes d’informations en continu et des chaînes d’opinion du type Fox News aux Etats-Unis. Dans un contexte de surabondance d’informations et de médias, les fournisseurs d’informations doivent tout faire pour attirer l’attention du public. Ils peuvent donc chercher à privilégier ce que l’on appelle en anglais le "clickbait", littéralement "appât à clics", via des titres d’articles accrocheurs ou bien choquants visant à inciter les internautes à cliquer sur celui-ci, mais aussi via le choix de sujets susceptibles d’attirer le public (indépendamment de l’intérêt de l’information en question)…
Or, parallèlement, face à ce cycle d’informations 24 heures sur 24, nos cerveaux ne sont pas en mesure de suivre car "Ils sont câblés pour dépister le danger perçu et y répondent toujours de manière évolutive ‘combat ou fuite’. Bien que nous ne soyons pas en danger physique imminent, nos cerveaux secrètent les mêmes produits chimiques de stress. Au fil du temps, cela peut entraîner des difficultés émotionnelles – et devenir tout simplement épuisant. […] L’anxiété liée aux actualités est omniprésente" (source).
(3) Comprendre comment fonctionnent les réseaux sociaux
On sait très bien également que les réseaux sociaux et surtout leurs algorithmes de recommandation tendent à privilégier les contenus les plus outranciers et les plus virulents, à savoir les polémiques, les insultes, les attaques personnelles, les fake news, les propos racistes ou discriminatoires, l’extrémisme politique ou bien les théories conspirationnistes.
Plus les messages vont générer de réactions émotionnelles (ce que l’on appelle des "engagements" : partages, commentaires, réactions), plus ils seront mis en avant par les algorithmes de recommandation. Ces réactions émotionnelles sont en l’occurrence des réactions de colère, d’indignation, de dégoût, de peur… Or, une information "légère" va générer plus d’engagement qu’une information sérieuse. On peut observer la même tendance pour une information négative par rapport à une information positive, une information polémique par rapport à son équivalent non-polémique et pour une information fausse par rapport à une information vraie.
Ainsi, en 2018, une étude de chercheurs du MIT (Etats-Unis) a montré qu’une information mettait six fois plus de temps à parvenir à 1 500 personnes sur Twitter (devenu X par la suite) si elle était vraie que si elle était fausse et qu’une information fausse a 70% de chances de plus d’être propagée. L’un des co-auteurs de l’étude Sinan Aral expliquait alors que "les mensonges se diffusent significativement plus loin, plus rapidement, plus en profondeur et de façon plus large que la vérité dans toutes les catégories d’information, avec des effets plus prononcés quand il s’agit de nouvelles erronées sur la politique ".
Au final, il est plutôt déconseillé de ne s’informer sur un conflit que via des réseaux sociaux numériques.
En définitive, ainsi que l’affirme Virginie Sassoon, "La première étape est de comprendre ce qui nous arrive. Repérer les mécanismes de captation de l’attention, c’est apprendre à protéger sa santé mentale et physique". Bruno Giussani vient d’ailleurs de publier un livre à ce propos qui s’intitule Manuel de résistance à l’emprise technologique (Editions des Equateurs, 2026) pour explorer "la menace qui pèse sur l’intégrité de nos esprits dans un monde saturé d’écrans, de réseaux, d’intelligence artificielle, de stratégies d’influence et de doctrines de guerre cognitive".
(4) Comprendre comment les conflits armés sont couverts
Il ne faut pas être dupe. On sait très bien que la couverture médiatique de conflits armés n’est jamais totalement neutre. Les images fournies aux médias par les gouvernements et les armées, les termes et expressions employés ("frappes", "frappes chirurgicales", "dommages collatéraux", "intensification des frappes", "neutralisation"...), les angles choisis contribuent à donner une orientation générale au traitement de ces conflits, a fortiori si ceux-ci sont relativement proches géographiques (ex. guerre en Ukraine), avec un agresseur et une victime clairement identifiables, ou bien lorsque ces conflits recoupent en grande partie des clivages idéologico-politiques ou confessionnels déjà existants (ex. conflits au Proche-Orient).
(5) Comprendre comment fonctionne notre cerveau
Il est tout autant crucial de comprendre comment fonctionne notre cerveau. C’est en particulier le cas de son biais de négativité qui nous amène à voir d’abord ce qui est négatif, à y être plus sensible, à mieux le retenir...
(6) Comment mieux s’informer via les médias en période de guerre
On l’a dit, on ne peut pas maîtriser ce qui se passe en Iran ou bien en Afghanistan. En revanche, on peut tenter de mieux contrôler la manière dont on s’informe sur ces conflits et la manière dont on y réagit. Cela implique donc d’essayer d’être plus attentif à notre exposition à l’information et à la façon dont on la consomme.
Concrètement, cela signifie que, durant ces périodes de crises aiguës, il faut sans aucun doute au préférable limiter autant que possible notre consommation de news dans les médias traditionnels, même si, comme on l’a vu, la tentation peut être aussi grande de se gaver d’infos pour essayer de comprendre ce qui se passe.
Reprendre le contrôle, cela veut dire que l’on décide consciemment de s’informer durant une période spécifique et pour une durée limitée au lieu d’être constamment exposés à l’information de façon plus ou moins passive ou a fortiori de pratiquer le "doomscrolling". Il est aussi généralement conseillé de ne pas s’informer dès qu’on se lève ou avant de s’endormir (et donc d’avoir au moins une heure de repos complète avant d’aller se coucher).
Cela veut dire aussi choisir les médias, les journaux, les programmes auxquels on fait confiance et, au contraire, éviter les médias dont on se méfie et/ou dont le traitement de l’actualité sensationnaliste, agressif ou bien controversé nous angoisse. Cela veut dire qu’il faut consommer avec beaucoup de modération les infos diffusées par les chaines d’info en continu durant ces périodes.
Cela veut dire sans doute de privilégier certains formats à d’autres, en particulier le format écrit au format vidéo lorsque les images peuvent paraître choquantes, comme c’est le cas lors de conflits armés.
Cela veut dire enfin désactiver les alertes durant sa journée de travail de sorte à ne pas être constamment interrompu et/ou tentés de s’informer dès qu’on les reçoit.
Plus largement, même si cela demande du temps, il est tout autant important de vérifier et de recouper les sources d’information, de vérifier que les faits ne sont pas déformés, que les titres ne sont pas intentionnellement trompeurs, que les données ou les citations sont bien contextualisées, tout en étant conscients de ses propres biais (comme on l’a vu à propos du fonctionnement de notre cerveau par exemple).
Enfin, à l’instar de ce que recommandait l’OMS, il semble important de trouver un équilibre entre informations négatives et informations positives, y compris lorsqu’il est question de guerre, ce qui n’est pas toujours évident, surtout au début d’un conflit.
(7) Comment mieux s’informer via les réseaux sociaux en période de guerre
Il en est de même pour les réseaux sociaux. Il est généralement recommandé de limiter la consultation de réseaux sociaux durant les périodes de crises aiguës, d’autant qu’une trop grande exposition aux médias sociaux peut être une cause de stress et d’anxiété.
A l’instar de la consommation d’infos dans les médias traditionnels, il semble préférable de limiter l’utilisation des réseaux sociaux pour une durée déterminée, par exemple 30 minutes par jour, ou bien le nombre d’articles ou de sites consultés ; de supprimer les applications ou les plateformes que l’on trouve les plus stressantes ou les plus angoissantes ; ou encore de ne plus suivre les profils de personnes (ou sortir de groupes Whatsapp) qui alimentent notre anxiété à propos de la guerre en diffusant des informations peu fiables, anxiogènes ou complotistes par exemple.
On sait aussi que la désinformation, la négativité et les discours injurieux sont devenus la norme sur pratiquement toutes les grandes plateformes, a fortiori au moment des conflits armés. Dans un tel contexte, il semble important d’apprendre à repérer la désinformation et les fake news, et d’éviter de les partager. Pour cela, il faut appliquer la méthode du "qui-quoi-où-quand-pourquoi" en se demandant qui est à l’origine de l’info, quelle est sa source, d’où est-ce qu’elle vient, quand elle a été publiée et pour quelles raisons. Il faut aussi s’appuyer sur le travail de l’Agence France Presse (AFP) et des principaux journaux, comme Le Monde, en matière de fact-checking et de conseils pour vérifier l’info.
(8) Des populations particulièrement à risque
Ces différentes recommandations valent tout particulièrement pour les personnes dites à risque.
On peut penser aux individus dont la santé mentale est déjà fragile (présentant des troubles psychiatriques - troubles d’anxiété généralisée, troubles dépressifs importants - ou des troubles du comportement - paranoïa, sentiment d’insécurité généralisé, phobie sociale), aux personnes qui vivent seules et isolées, aux enfants et aux adolescents, ou encore aux personnes âgées.
On parle de temps d’inquiétude pour les personnes souffrant de troubles anxieux. Certains psychologues recommandent également de tels "moments d’inquiétude" pour ces populations à risque lorsqu’elles s’informent : "Prévoir un 'moment d’inquiétude' chaque jour constitue une stratégie classique pour gérer les symptômes dus aux troubles anxieux. Cette pratique est aussi utile pour regarder et assimiler le cycle des actualités. Défilez les nouvelles, identifiez les sujets qui vous inquiètent et élaborez des plans de résolution des problèmes. Puis choisissez un moment suffisamment avancé pour que votre cerveau ait le temps de se calmer avant de vous coucher. L’idée est de minimiser les inquiétudes et les nouvelles en les planifiant dans votre journée. Une fois que votre temps d’inquiétude est terminé, il faut mettre les nouvelles de côté et vous dire qu’il n’est pas nécessaire de vous inquiéter maintenant et de passer à autre chose. Votre cerveau finira par s’habituer à cette nouvelle routine et il pourra commencer à laisser les soucis de côté plus facilement" (Centre thérapeutique de Charleroi en Belgique).
(9) Prendre soin de sa santé mentale
Par-delà sa consommation d’informations, il est également conseillé durant les périodes de crises aiguës de prendre soin de sa santé mentale en apprenant à gérer un stress et une angoisse liés à des causes sur lesquelles nous n’avons aucun véritable contrôle.
Il convient ainsi de se montrer attentifs à ses réactions émotionnelles et en particulier à différents signaux d’alerte que peuvent être des changements de comportement, tels que l'irritabilité, les crises de larmes, les maux de tête ou d'estomac, les cauchemars ou les difficultés à dormir. Cela peut passer en particulier par des exercices de respiration et de relaxation.
Plus largement, Il est souvent conseillé durant ces périodes de sortir de chez soi, d’avoir des activités physiques, de pratiquer un sport, un loisir, une activité culturelle ou encore la méditation ; mais aussi de parler à ses proches et, le cas échéant, de les soutenir ou bien de solliciter leur soutien ; de veiller à son alimentation et à son sommeil. Bien évidemment, il est crucial de consulter un professionnel en cas de nécessité.
(10) Passer à l’action pour ne plus se sentir impuissant
Enfin, dernière façon de reprendre le contrôle et surtout de sortir d’un sentiment d’impuissance, ce qui est un important facteur d’anxiété, il est sans doute nécessaire à un moment donné, de passer à l’action, à son niveau, en lien avec le conflit armé en question en identifiant où et comment on peut se rendre utile ; en s’investissant notamment dans une cause qui nous tient à cœur, en tant que bénévole dans une organisation ou ne serait-ce qu’en faisant un don pour venir en aide aux victimes ou aux réfugiés d’une guerre.



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