• eddyfougier

Est-il encore possible d’être optimiste en 2022 ?

Dernière mise à jour : 7 avr.

Il paraît de plus en plus difficile de se montrer positif et optimiste aujourd’hui. Du moins si l’on dépasse la simple posture de l’optimisme béat, du biais optimiste, qui peut favoriser d’ailleurs des conduites à risque, et de la positivité qui peut s’avérer toxique, ou bien les recettes toutes faites de coachs, conférenciers ou autres auteurs de développement personnel qui nous incitent à voir le verre à moitié plein.


En effet, nous sommes tout d’abord sans cesse bombardés d’informations anxiogènes en provenance des médias, a fortiori dans une période de crise sanitaire majeure ou de guerre sur le sol européen. Cette exposition a des effets maintenant bien connus sur notre santé mentale. Celle-ci peut même aboutir à ce que les spécialistes appellent un « esprit collant » (sticky mind). Il s’agit d’une anxiété générée par une telle exposition dont il est très difficile de se détacher. Cette anxiété est alors « comme fixée par de la colle forte ». Il en est de même de l’exposition au caractère souvent « toxique » des réseaux sociaux numériques, qui sont « submergés par les idées radicales » et qui « nous poussent à exprimer davantage notre colère et notre méchanceté ». Les « Facebook Files », révélés en 2021, ont ainsi montré que Facebook avait sciemment caché les effets néfastes des réseaux sociaux, en particulier d’Instagram, sur la santé mentale des adolescents, tandis que Tim Cook, le PDG d’Apple, se dit lui-même inquiet dans une interview récente des effets des nouvelles technologies sur la santé mentale des individus.


Néanmoins, il est aussi important d’avoir à l’esprit qu’en 2021, ont été lancées ou sont montées en puissance de nombreuses initiatives dans la presse traditionnelle ou sur les réseaux sociaux numériques qui avaient pour objectif de mettre davantage en avant tout ce qui était positif. Sans souci d’exhaustivité, on peut ainsi mentionner la newsletter hebdomadaire du Monde « Fil Good » ; le lancement du magazine Épatant, qui se présente comme un magazine de journalisme de solutions, ou de L’Éclaircie, qui traite du « Big Bang de la révolution durable » en marche ; la création d’AirZen, la « première radio numérique 100 % positive » ou d’Altruwe, le réseau social positif de « ceux qui s’engagent pour l’altruisme » ; l’incroyable succès du Média Positif, créé par deux étudiants, Emma Rouvet et Hugues de Rosny, qui publient quotidiennement des informations positives sur divers réseaux sociaux, ou de Mediavenir Good News ; et bien d’autres initiatives, telles que L’actu des bonnes nouvelles, la newsletter hebdomadaire sur les bonnes nouvelles de la semaine de Martine Le Jossec, L’Observatoire du positif ou Lundipositif. Sans oublier des initiatives assez connues maintenant, comme la Ligue des optimistes de France, le Printemps de l’optimisme, PepsNews, PositivR, l’Institut de l’économie positive, The Good, ou encore le site L’Optimisme de Catherine Testa.


Ensuite, il n’est pas toujours facile de rester positif et optimiste dans une période où peu de choses incitent à l’être. L’hebdomadaire The Economist, en se basant sur la surmortalité dans le monde, évaluait en décembre 2021 le nombre de décès liés à la pandémie de Covid-19 à plus de 18 millions, soit plus de trois fois plus que le chiffre officiel à ce moment-là. Les événements climatiques extrêmes, sans aucun doute liés au dérèglement du climat en cours, se sont multipliés en 2021. On peut y rajouter la situation de la démocratie, de la pauvreté et de la sous-alimentation dans le monde qui se dégrade à nouveau, les Talibans de retour au pouvoir en Afghanistan, la guerre en Ukraine ou bien les menaces d’autres conflits armés ça et là.


Facteur aggravant, l’optimisme, et en particulier ce qui est appelé l’« optimisme technologique », apparaissent désormais assez largement décriés. Pour beaucoup de scientifiques et de partisans de la transition écologique, cet optimisme technologique fait même partie des justifications de l’inaction climatique. Le chercheur Julian Allwood, coauteur du 5e rapport du GIEC, explique ainsi que le « techno-optimisme » est dangereux car il « bloque toute action sérieuse d’atténuation du réchauffement climatique ». Clément Fournier (YouMatter) expliquait d’ailleurs il y a quelques années qu’« il vaut mieux être pessimiste à propos du changement climatique » car non seulement « la situation est vraiment catastrophique », mais en plus il y aurait un risque à se montrer optimiste à ce propos car « être optimiste sur le changement climatique nous empêche de prendre les bonnes décisions » en nous conduisant à sous-estimer la gravité de la situation. Il en conclut qu’il faut être un peu pessimiste pour ne pas « oublier le danger », mais pas trop tout de même afin de ne pas totalement se décourager.


En même temps, l’année dernière, plusieurs études nous ont rappelé à quel point l’optimisme pouvait avoir des bienfaits sur notre santé mentale et physique, ainsi que sur notre longévité. Une étude menée par des chercheurs de l’université hébraïque de Jérusalem, dont les résultats ont été révélés en 2021, qui a consisté à suivre quelque 1 200 personnes âgées (nées en 1920 et 1921) pendant plus de 30 ans, conclut que l’optimisme contribue à rallonger l’espérance de vie et a « un impact sur la survie » ainsi que l’affirme Yoram Maaravi, l’un des auteurs de l’étude. Mais dans ce cas-là, peut-on devenir optimiste ? Oui répond Sylvie Chokron, directrice de recherche au CNRS, dans un texte qu’elle a publié dans Le Monde. Elle y fait référence à plusieurs expériences qui l’amènent à conclure que « l’optimisme semble […] moins déterminé génétiquement et plus dépendant des conditions environnementales et de nos expériences ». Cela signifie, d’après elle, qu’« On peut donc apprendre à être plus optimiste et en bénéficier même sur le plan physique ».


On voit bien aussi l’ambiguïté qui peut exister à propos de l’optimisme dans les enquêtes d’opinion. Les sondages indiquent les uns après les autres que les Français sont majoritairement déclinistes sur l’état du pays et pessimistes sur son avenir. Et pourtant, ils tendent à se dire satisfaits de leur propre existence et de vivre en France. Thierry Keller et Arnaud Zegierman indiquent dans leur ouvrage Entre déclin et grandeur : regards des Français sur leur pays (Editions de l’Aube, 2021), basé sur une enquête menée auprès des Français, que 81 % de ceux qu’ils ont interrogés se sentent bien en France et que 88 % d’entre eux s’estiment chanceux d’y vivre. De même, dans l’édition 2021 du Baromètre des territoires Elabe-Institut Montaigne, 78% des Français interrogés se disent heureux, et même 38% très heureux, et 57% envisagent leur avenir personnel avec optimisme. Ces résultats sont même en hausse par rapport à la dernière enquête qui date de 2018. Enfin, si l’on se réfère aux résultats des enquêtes Valeurs menées pendant quatre décennies (Pierre Bréchon et al., La France des valeurs, Presses universitaires de Grenoble, 2019), la proportion de personnes qui se disent heureuses est à peu près la même, mais celles qui se disent très heureuses est passée durant cette période de 19 % en 1981 à 34 % en 2018.


Au final, il paraît important non pas tant de voir le verre à moitié plein ou de chausser des lunettes roses pour percevoir la réalité, que de faire la part des choses. En décembre 2015, soit à peine un mois après les attentats de Paris et de Saint-Denis, Charles Kenny publiait dans The Atlantic un article que l’on pouvait juger alors très provocateur puisqu’il avait pour titre : « 2015 : The Best Year in History for the Average Human Being » (2015, la meilleure année de l’Histoire pour l’être humain moyen). Pour lui, par-delà la violence qui faisait la « Une » de la presse à ce moment-là, par beaucoup d’aspects, l’être humain moyen n’avait jamais bénéficié de conditions de vie aussi favorables. Deux ans plus tard, Barack Obama ne disait pas autre chose en s’exprimant ainsi devant des jeunes : « Si vous deviez choisir de naître à un moment dans l’histoire, et que vous ne saviez pas à l’avance qui vous alliez être - que vous ne saviez pas si vous alliez naître dans une famille riche ou pauvre, dans quel pays vous alliez naître, et si vous alliez être un homme ou une femme - si vous deviez choisir à l’aveugle à quel moment vous voudriez vivre, vous choisiriez aujourd’hui. Car le monde n’a jamais été plus riche, mieux instruit, en meilleure santé, moins violent qu’aujourd'hui ». Malgré la crise de la Covid-19, les très grandes inquiétudes relatives aux effets du dérèglement climatique qui génèrent de l’éco-anxiété ou liées à la guerre en Ukraine, on peut considérer que ce qu’écrivait Charles Kenny en 2015 ou ce qui disait Barack Obama en 2017 reste largement vrai aujourd’hui.


Par ailleurs, la bonne posture à adopter semble être celle d’un optimisme réaliste ou pragmatique. Des individus qui ont vécu des situations extrêmes comme le psychiatre Viktor Frankl (interné à Auschwitz) ou le militaire américain James Stockdale (prisonnier pendant 8 ans au Vietnam) ont défendu l'idée que seul un optimisme pragmatique (Stockdale) ou tragique (Frankl) pouvait nous permettre de nous sortir de telles situations. C’est ce que le consultant Laurent Mellah a appelé le « paradoxe de Stockdale » : « Espoir (Savoir que l’on va s’en sortir coûte que coûte) + Réalisme (Affronter la réalité et les dangers tels qu’ils sont) ». C’est ce que dit également Clément Fournier à propos du climat : « sur le changement climatique, soyons pessimistes. Préparons-nous au pire, car il arrivera […]. Mais sur notre capacité à changer, soyons optimistes », d’autant que comme l’écrit Jean-Marc Jancovici « l’effort [à produire] a notamment pour conséquence de nous libérer partiellement de l’angoisse d’un avenir sombre face auquel nous sommes impuissants » (Hors-série Pour l’éco, décembre 2019).


Ce texte est une version longue d’une tribune qui a été mise en ligne début 2022 sur le site The Good.


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