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Le fléau de la pensée apocalyptique

  • Photo du rédacteur: eddyfougier
    eddyfougier
  • 14 avr.
  • 6 min de lecture

Assistons-nous, comme le titre d’un récent article du Point semble l’indiquer, à "une épidémie mondiale de croyances apocalyptiques" ? Et quels sont les effets, notamment politiques, de cette croyance en la fin du monde semble-t-il de plus en plus répandue ?



Une étude sur la psychologie des croyances psychologiques


L’article du Point fait référence à une étude récemment publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology par des chercheurs de l’université de Colombie-Britannique (UBC) au Canada, qui vise à étudier la psychologie des croyances apocalyptiques.


Celle-ci se base en particulier sur les résultats d’une enquête menée auprès de plus de 3 400 personnes aux Etats-Unis et au Canada. Ils montrent qu’un tiers des Américains interrogés pensent que la fin du monde interviendra de son vivant.


Cela fait écho aux résultats d’autres enquêtes qui ont pu être réalisées, notamment sur la notion d’effondrement, en France ou ailleurs.


En 2020, 65% des Français sondés dans une enquête de l’Ifop étaient ainsi d’accord avec l’idée selon laquelle "la civilisation telle que nous la connaissons actuellement va s’effondrer dans les années à venir". 17% d’entre eux étaient même tout à fait d’accord. Jean-Laurent Cassely et Jérôme Fourquet écrivaient d’ailleurs à l’époque que "le récit effondriste [était le] nouvel avatar du pessimisme français".


Dans cette même enquête, cette vision effondriste était également partagée par 39% des Allemands interrogés, 52% des Américains, 56% des Britanniques et même 71% des Italiens. La principale cause de cet effondrement était, d’après les personnes sondées, les conséquences du dérèglement climatique et, dans une moindre mesure, des vagues migratoires totalement incontrôlées ou bien une guerre civile.


Les chercheurs de l’UBC en concluent que "ces croyances apocalyptiques ne sont pas de simples idées marginales : elles constituent en réalité un prisme central à travers lequel les individus perçoivent les grandes menaces planétaires" (source).


Cela s’explique sans doute en grande partie par le fait que ces récits apocalyptiques constituent de véritables "attracteurs culturels" en simplifiant la complexité du monde, en désignant des coupables et en offrant un rôle héroïque à ceux qui "savent". Comme l’écrit Joseph Le Corre dans Le Point, "l’apocalypse devient le récit le plus compétitif sur le marché des idées car il est le seul à la hauteur de l’angoisse ressentie".


Les auteurs montrent également que les croyances apocalyptiques sont variables selon les croyances des individus, que celles-ci soient religieuses ou bien laïques.


Pour eux, cette vision apocalyptique tend à façonner la perception par les individus des risques globaux (économiques, environnementaux, géopolitiques, sociétaux et technologiques), ainsi que leurs comportements sociaux : "la croyance aux récits apocalyptiques – indépendamment de leur véracité – influence la manière dont les populations font face aux risques concrets, y compris ceux qui menacent l’humanité aujourd’hui". Par extension, cela tend à influencer "la manière dont les sociétés réagissent aux menaces existentielles".


Les auteurs ont identifié 5 dimensions de cette croyance apocalyptique :

  • (1) La proximité perçue, à savoir l'imminence de la fin

  • (2) La causalité anthropique, à savoir l'implication humaine

  • (3) La causalité théogène, à savoir l'implication de forces divines ou surnaturelles

  • (4) Le contrôle personnel, à savoir l'influence personnelle sur le résultat

  • (5) La valeur émotionnelle, à savoir la nature, positive ou négative, du résultat


Cela a un impact sur les réactions que les individus peuvent avoir face aux risques. Ainsi, comme l’affirme Matthew I. Billet, le principal auteur de l’étude, "Une personne qui croit que les humains provoquent l'apocalypse par le biais du changement climatique réagira très différemment à la politique environnementale par rapport à une personne qui croit que la fin des temps est régie par une prophétie divine".


Ainsi, les individus qui pensent que la fin est imminente et que la responsabilité humaine est grande tendent à soutenir des mesures plus radicales pour lutter contre les menaces. Ce n’est pas le cas pour les individus qui pensent que l’apocalypse est liée à une intervention divine, comme on a pu le voir par exemple aux Etats-Unis avec le refus par une partie de la population de la vaccination lors de la pandémie de Covid-19.


Cela conduit les auteurs de l’étude à estimer qu’"en analysant les caractéristiques des récits apocalyptiques auxquels les gens adhèrent, nous sommes en mesure de prédire comment ils interprètent et envisagent de réagir face à des menaces telles que le changement climatique, les pandémies mondiales et l'instabilité géopolitique".


Cela peut donner par conséquent des clefs pour inciter les individus à agir, tout en tenant compte de leur diversité d’opinion. Matthew I. Billet considère, en effet, qu’il ne faut pas nécessairement dénigrer les formes de pensée apocalyptique en les qualifiant d’irrationnelles.


Il faut comprendre ces croyances pour pouvoir y répondre d’une façon efficace par des actions de communication et de politique publique : "Si nous voulons parvenir à un consensus sur la lutte contre le changement climatique, la sécurité de l'IA ou la préparation aux pandémies, nous devons comprendre comment les différentes communautés interprètent ces menaces à travers leurs propres prismes culturels. Dans un monde confronté à des risques catastrophiques bien réels, cette compréhension est plus cruciale que jamais".



Les visions apocalyptiques


D’autres auteurs se sont eux aussi penchés sur les croyances apocalyptiques et en particulier sur leur impact politique. Alison McQueen s’est ainsi intéressée aux visions apocalyptiques, et plus précisément aux "rhétoriques politiques évoquant la fin des temps".


Elle a écrit un livre sur ce sujet Political Realism in Apocalyptic Times (Cambridge University Press, 2018). En 2016, au moment de la campagne présidentielle aux Etats-Unis, elle avait également publié un article remarqué dans la revue Foreign Affairs sur le thème de "l’apocalypse dans la pensée politique américaine". Elle qualifiait alors Donald Trump de "prophète de malheur", tout en affirmant qu’il n’était pas le premier, et qu’il ne serait pas le dernier, à recourir à cette rhétorique apocalyptique.


 


Alison McQueen constate que cette rhétorique apocalyptique est susceptible de rassurer les populations en temps de crise en répondant à un besoin : "Nous avons besoin de comprendre des événements tels que les guerres, les catastrophes naturelles, les effondrements économiques et la menace d'une conflagration nucléaire" (source). En outre, elle "peut inciter les gens à agir", les motiver à agir contre une menace, par exemple, celle posée par le dérèglement climatique. D’ailleurs, de son point de vue, "il est tentant d'utiliser un langage apocalyptique pour inciter les gens à agir", comme c'est le cas par exemple pour les écologistes à propos du dérèglement climatique, à l'instar d'"Al Gore, qui a utilisé des allusions bibliques pour décrire les effets du changement climatique".


Mais cette rhétorique apocalyptique n’en constitue pas moins une "stratégie risquée" selon Alison McQueen, car elle peut également engendrer "un faux sentiment de clarté morale".

Or, elle estime qu’"une mentalité apocalyptique perçoit les conflits politiques comme des luttes entre le ‘bien’ et le ‘mal’, ‘nous’ et ‘eux’, ‘salut’ et ‘destruction’. Dès lors que nous nous percevons comme engagés dans un combat ultime contre le mal, nous sommes souvent plus enclins à recourir à des moyens terribles – guerre, torture, génocide, annihilation nucléaire – pour atteindre nos objectifs. Historiquement, ce type de vision cosmique du monde a alimenté les pogroms médiévaux et les guerres de religion en Europe. Aujourd'hui, c'est la vision du monde de groupes comme Daech". En définitive, le recours à une rhétorique apocalyptique est susceptible de favoriser le fanatisme et la violence extrême.


Dans son livre, elle fait référence à ce propos à ce qu’elle appelle un "imaginaire apocalyptique" qui est "une façon de donner un sens à notre monde", qui permet de donner un sens, notamment aux luttes menées, à la manière dont les individus pourront traverser les temps difficiles pour atteindre la rédemption finale. Ceux qui seront "sauvés" seront alors aussi "purifiés".


Cela peut conduire à une "vision séduisante d’un monde sans politique", où "la différence, le désaccord et le conflit peuvent être éliminés". Cela peut ainsi contribuer à favoriser un extrémisme violent dirigé contre ceux qui font obstacle au salut ou a fortiori qui sont identifiés comme étant à l’origine de l’apocalypse.


Pour conjurer ce risque, elle conseille d’"adopter une vision tragique du monde, [de] reconnaître que les solutions définitives à nos désaccords les plus profonds sont rares et fragiles. Une vision tragique du monde met en lumière le double danger d'une certitude arrogante et d'une résignation passive".


Martyn Whittock a lui aussi travaillé sur les croyances apocalyptiques. Il est l’auteur de Apocalyptic Pplitics: A Taproot of Political Radicalization and Populism (Wipf & Stock Publishers, 2022).



 


Dans ce livre, il a étudié l’impact politique des différentes croyances sur la fin du monde telle que nous le connaissons, par religion, mais aussi dans certains pays dans la période actuelle (Russie, Iran, Etats-Unis).


Pour lui, il existe "un lien évident entre l’idéologie politique apocalyptique et ce que l’on désigne maintenant comme ‘populisme radicalisé’". Il estime, en effet, à l’instar d’Alison McQueen, que les croyances apocalyptiques conduisent souvent à la radicalité politique. Dès lors que la foi est radicalisée, celle-ci va donner des justifications morales pour recourir à la violence et pour tuer au service d’une "guerre cosmique".

Il a ainsi identifié les conditions dans lesquelles les visions du monde apocalyptiques et millénaristes radicalisent la foi et justifient la violence.


Cela se produit lorsque des groupes marginalisés voient leur pouvoir et leur influence s'amoindrir. Ils adoptent alors de telles visions apocalyptiques en période de crise ou de troubles en rejetant les normes contemporaines, tandis que des "leaders messianiques" émergent en leur sein en mettant en cause le système actuel et en revendiquant un nouvel ordre pour redonner le pouvoir aux groupes marginalisés face aux "oppresseurs".


Martyn Whittock étudie d’ailleurs dans son livre la Russie de Poutine et le millénarisme russe ou encore le nationalisme chrétien sous l’Administration Trump aux Etats-Unis.

 

 
 
 

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