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Le fléau des algorithmes

  • Photo du rédacteur: eddyfougier
    eddyfougier
  • 13 mai
  • 5 min de lecture

On assiste ces derniers mois à une prise de conscience semble-t-il croissante du rôle en grande partie toxique des algorithmes de recommandations.


Le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères a ainsi lancé une campagne vidéo en février 2026 en vue de défendre "un espace numérique démocratique".


Dans cette vidéo, on voit une jeune fille en train de scroller avant de diffuser le message suivant : "Qui choisit ce que tu vois ? Tu crois que c’est toi, mais c’est les plateformes, c’est les algorithmes de recommandation".





Un procès visant Meta et Google


En février 2026 a aussi débuté à Los Angeles un procès mettant en cause Meta (pour Instagram ou Facebook) et Google (pour YouTube).


 


Ces entreprises sont accusées d’avoir sciemment conçu ces différentes plateformes en vue de rendre leur contenu addictif pour un public jeune, et ce, pour des raisons avant tout économiques.


Ce procès a été intenté sur la base d’une plainte déposée par Kaley G. M., une californienne aujourd’hui âgée de 20 ans, qui consomme de façon intensive ces réseaux sociaux depuis l’âge de 6 ans. Elle accuse ces plateformes d’être en partie à l’origine de ses problèmes de santé mentale (dépression, anxiété, idées suicidaires). Son avocat s’appuie sur des documents internes de Google et de Meta censés prouver l’intentionnalité de ces entreprises en la matière.


En l’occurrence, ce n’est pas le contenu des vidéos diffusées sur ces plateformes qui est visé, mais bien leur algorithme et la fonction de personnalisation qui encourage les internautes à visionner les vidéos de façon compulsive et donc à passer le plus de temps possible devant l’écran.


Le verdict de ce procès a été prononcé en mars après 6 semaines de débats, marqués notamment par l'audition de Mark Zuckerberg, le PDG de Meta. Il a été historique puisque Meta et Google ont été jugés pour la première fois responsables d'avoir contribué à la dépression de Kaley G. M. en raison de la conception addictive de leurs plateformes - algorithmes de recommandation et multiplication des fonctionnalités conçus pour inciter les utilisateurs, et en particulier les mineurs, à passer le plus de temps possible sur ces plateformes - et du manquement à leur obligation de mise en garde sur les risques d'addiction pour leurs utilisateurs.


Meta a été ainsi condamné à verser 4,2 millions de dollars à la plaignante et Google, 1,8 million, au titre des dommages et intérêts compensatoires et punitifs. Les deux entreprises ont annoncé qu'elles feraient appel de ce jugement.


Ce verdict devrait servir de référence pour des centaines d’autres plaintes similaires qui attendent d’être jugées. Si les appels de Meta et de Google devaient confirmer ce verdict, ces deux sociétés pourraient donc avoir à faire face à une vague de condamnations du même genre en engageant leur responsabilité pour des millions d'utilisateurs. Il en est de même pour TikTok et Snapchat, qui avaient préféré signer une transaction avec la plaignante en vue d'éviter un procès.


Ce n'est donc pas un hasard si ce procès a été considéré comme l’équivalent des procès qui ont visé l’industrie du tabac dans les années 1990 et 2000, celle-ci étant aussi accusée d’avoir sciemment masqué le fait que la nicotine créait une dépendance chez les fumeurs alors que ces sociétés connaissaient depuis longtemps l'existence de tels effets addictifs. C'est d'autant plus le cas que des pièces produites lors du procès ont révélé que la société Meta était informée depuis des années des effets négatifs d'Instagram sur la santé mentale des adolescentes sans avoir pour autant chercher à faire évoluer sa plateforme.


En France, 7 familles réunies au sein du collectif Algos Victima ont également lancé une procédure judiciaire contre TikTok en novembre 2024 dénonçant notamment le caractère addictif de l'algorithme de cette plateforme qui aurait orienté de jeunes utilisatrices vers des contenus glorifiant l'automutilation et le suicide.



Une étude sur la plateforme X


Toujours ce même mois de février 2026 est parue dans la revue Nature une étude scientifique qui met en cause l’algorithme de recommandation de la plateforme X (ex-Twitter).


En l’occurrence, ce n’est pas tant le soupçon d’addiction qui est dénoncé ici que le soupçon d’influence sur les opinions, les attitudes politiques et le comportement en ligne.


L’expérience menée en 2023 auprès de 5 000 utilisateurs américains de la plateforme a consisté à mesurer les opinions sur des sujets sensibles (enquêtes criminelles visant Donald Trump, guerre en Ukraine) de deux groupes distincts : les utilisateurs qui étaient exposés à un flux d’actualité algorithmique et ceux qui étaient exposés à un flux d’actualité seulement chronologique.


Les auteurs de cette étude en concluent que l’algorithme influence les opinions des utilisateurs en les incitant à avoir des opinions plus conservatrices. Cela s’explique par le fait que l’algorithme de X tend à mettre en avant du contenu conservateur (thématiques autour de l’inflation, de l’immigration et de la criminalité) et des comptes d’activistes politiques conservateurs, tout en dévalorisant le contenu des médias traditionnels. Or, les utilisateurs de X qui sont exposés à l’algorithme continuent de suivre ces mêmes comptes même après la désactivation de l’algorithme. C’est ce qui explique que cette désactivation n’a eu aucun effet significatif sur leur opinion.



Manuel de résistance à l'emprise technologique


C’est dans un tel contexte que l’ouvrage de Bruno Giussani, Manuel de résistance à l’emprise technologique (Editions des Equateurs, 2026) vient de paraître.



 


Dans un entretien récemment accordé au Figaro, il revient sur les principales idées contenues dans ce livre.


Bruno Giussani y dénonce notamment le rôle des algorithmes de recommandation des plateformes de réseaux sociaux, à savoir "les mécanismes d’addiction et les architectures de recommandation qui maximisent le temps passé à l’écran", qui sont "le cœur du modèle économique" de ces entreprises, mais aussi le fait que, d’un point de vue social et démocratique, "ces mécanismes favorisent la polarisation et la captation de l’attention".


Il estime, en effet, que ces algorithmes contribuent à menacer notre "intégrité cognitive" qu’il définit comme "la capacité d’un individu à préserver et contrôler ses processus mentaux. Sa capacité de percevoir, comprendre, raisonner et décider librement". Or, cette capacité est désormais mise en cause parce que "nous sommes aujourd’hui entourés de machines qui filtrent notre relation au monde". En outre, "ce que la machine estime susceptible de nous plaire n’est pas ce dont nous avons besoin pour être des citoyens éclairés", d’autant qu’ "une grande partie de ces architectures est orientée vers un objectif, nous garder le plus longtemps possible devant l’écran".


Cela signifie que "notre lecture du monde est de plus en plus déterminée par ce qui nous est servi" par la machine. Et à partir du moment où "cette médiation algorithmique devient permanente", ce qui est attaqué, c’est "notre pouvoir de penser rationnellement, de percevoir notre environnement et de prendre des décisions de façon autonome". Enfin, compte tenu de "l’externalisation excessive de nos capacités cognitives", cela se traduit aussi par un risque de perte de compétences : chercher, apprendre, comprendre, réfléchir, décider.


Il appelle par conséquent à une "résistance technologique", qui n’est pas un refus de la technologie en tant que telle, mais plutôt "un engagement lucide, clairvoyant, constamment sceptique et vigilant" car, d'après lui, il faut prendre conscience que "derrière chaque écran, il y a une architecture industrielle, des intérêts, des stratégies d’influence".


Il défend aussi l’idée d’une "autodéfense cognitive", à savoir la protection de "notre capacité de penser et de décider librement", qui passe par la régulation, ainsi que par l’éducation en développant "une vigilance face à ce qui arrive via nos écrans".


Il est évident que cette "autodéfense cognitive" apparaît absolument essentielle face à des acteurs qui, pour diverses raisons, que celles-ci soient d’abord économiques et/ou quelquefois idéologico-politiques, cherchent à attirer notre attention par tous les moyens, mais aussi et surtout à nous rendre dépendants et même à nous inciter à voir le monde et à penser de telle ou telle manière.

 
 
 

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