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Peut-on parler du dérèglement climatique d'une façon positive ?

  • Photo du rédacteur: eddyfougier
    eddyfougier
  • 27 avr.
  • 7 min de lecture

Le documentaire "Il était une fois demain" de Michael Pitiot diffusé en janvier 2026 sur France 2 a provoqué beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux.




Il faut dire que celui-ci a choisi de parler de la France de 2100 métamorphosée d’un point de vue géographiquement en raison du dérèglement climatique, mais avec tout de même une approche globalement positive : "La France, comme le reste du monde, connaît le réchauffement climatique, la montée des eaux et bientôt un épuisement des ressources naturelles. Cette énumération alimente la peur du lendemain pour toutes les générations. Et si penser la France de demain ne menait pas à la fin de l'histoire, mais au contraire au début d'une nouvelle histoire ?".


Cela peut amener à se poser la question suivante : peut-on parler des enjeux climatiques d"une façon positive ?. Un article du Monde consacré consacré à ce film parle à ce propos d’un "positivisme affiché" et même d’un "positionnement audacieux dans notre pays, un des plus pessimistes de la planète".



Peut-on parler des enjeux climatiques d'une façon positive ?


Les travaux menés en matière de science de la communication sur le climat tendent à montrer qu’il y a un risque à se montrer trop rassuriste sur ce sujet, y compris lorsque ce rassurisme prend la forme d’un "optimisme technologique". Pour beaucoup de scientifiques et de partisans de la transition écologique, cet optimisme technologique ferait même partie des justifications de l’inaction climatique.


En même temps, il est aussi évident qu’il y a un risque à se montrer trop catastrophiste car cela ne peut être qu’un facteur d’impuissance et de renoncement. L’économiste Vincent Escoffier expliquait ainsi dans Le Monde en juillet 2025, à propos du dérèglement climatique, que "la bascule vers le désespoir climatique intervient lorsque la conviction est acquise qu’’on n’y arrivera pas’".


Alors, quelle est la bonne posture à adopter en la matière ?


Les enseignements de la science de la communication sur le climat indiquent que les messages les plus efficaces en la matière sont une articulation de réalisme et de gravité, d’un côté, nous amenant à voir la réalité telle qu’elle est et d’espérance, de l’autre, nous incitant à penser que tout n’est pas foutu, qu’il est encore possible d’agir et surtout qu’il va falloir agir, tout en évitant tout rassurisme et tout catastrophisme.


L’Association Parlons Climat expliquait ainsi en 2022 dans ses 11 conseils pour mieux parler d’écologie que "Des messages positifs (axés sur les solutions, l’impact individuel, la réduction des émissions mondiales) augmentent certes l’espoir, mais réduisent la perception des risques et ne provoquent pas suffisamment de passage à l’action. A l’inverse, des messages alarmistes accélèrent les intentions d’adaptation au changement climatique et amplifient la perception des risques. Mais, ces informations peuvent submerger une partie de l’audience qui se réfugiera plutôt dans l’immobilisme".


Parlons climat en conclut que la bonne posture est donc "Un discours entre gravité et espérance [qui] semble être le compromis idéal pour faire prendre conscience et motiver".



C’est également ce qu’a pu observer Hélène Jalin, doctorante en psychologie à Nantes Université. Elle a étudié auprès de 460 participants à l’atelier de la "Fresque du climat" l’impact sur leur comportement de leur participation à celui-ci.


Elle a remarqué que "la tonalité émotionnelle de l’atelier" avait une incidence sur son efficacité. Il y avait, en effet, trois "modalités d’animation" : (1) une modalité "stressante", insistant sur les risques, (2) une modalité rassurante, insistant sur les réussites et les progrès déjà accomplis, et (3) une modalité "mixte", insistant sur les risques, puis sur les progrès.


Or, d’après la chercheuse, "la modalité d’animation la plus efficace pour faire évoluer les participants était celle qui adoptait une tonalité mixte. C’est-à-dire celle dans laquelle les participants étaient confrontés aux mauvaises nouvelles, puis exposés à des informations plus positives : le stress, puis l’espoir".


Elle en tire la conclusion selon laquelle "désespérer des personnes, les confronter à leur impuissance sans leur donner le moindre espoir, ce n’est pas mobilisateur, ça pousse simplement au déni. Dans la modalité mixte, le fait de donner de bonnes nouvelles en fin d’atelier a permis aux participants de percevoir la situation comme moins incontrôlable et leur a probablement donné envie d’agir pour contribuer aux efforts collectifs". Cela signifie que, "plus les humains percevront la situation comme désespérée, moins ils auront tendance à agir pour résoudre le problème".


Cela fait écho à ce qu’écrivent Jamie Bristow et Rosie Bell dans un article publié sur le site resilience.org dans lequel ils expliquent qu’il est important de combiner à la fois réalisme et espoir : "En réalité, la quasi-totalité des experts impliqués valorisent à la fois l'espoir et le réalisme, et estiment trouver le juste équilibre entre les deux […] l'acceptation et l'optimisme sont tous deux nécessaires. Accepter notre situation actuelle est une condition préalable à une action efficace dans la réalité que nous vivons, tandis que l'espoir d'un avenir viable reste une condition préalable aux efforts nécessaires pour le concrétiser. Plutôt que de jouer sur des stratégies fondées sur une valeur opposée à une autre, il est nécessaire de trouver une voie médiane, où l'espoir reste primordial, mais où nos espoirs peuvent évoluer en fonction des réalités actuelles et des multiples perspectives possibles".


Comme l’explique la psychologue Inesinha Lopes , "On veut que les gens comprennent que c'est sérieux, mais qu'ils ne soient pas paralysés par la peur. C'est ça le défi".


Cela correspond à ce que Christiana Figueres, ancienne secrétaire exécutive de la Convention des Nations unies sur le changement climatique entre 2010 et 2016, donc notamment au moment de l’Accord de Paris de 2015, et Tom Rivett-Carnac ont qualifié d’"optimisme obstiné" dans un livre paru en 2021, The Future We Choose: The Stubborn Optimist’s Guide to the Climate Crisis.


Christiana Figueres estime, en effet, que l’optimisme obstiné "est un choix – certes courageux – et je suis convaincu que nous devons le faire face à la crise climatique. Sans cela, honnêtement, nous n'avons aucune chance" (source).




Une vision volontairement optimiste


D’autres assument une vision volontairement optimiste. C’est le cas, par exemple, d’Hannah Ritchie, chercheuse à l’université d’Oxford, directrice de recherche d’Our World in Data et autrice de Première génération. Comment nous pourrions être les premiers à construire un monde durable (Les Arènes, 2025).




Ce livre part du constat suivant : "Il est devenu banal de dire à nos enfants qu’ils mourront des conséquences du changement climatique. […] Aussi incroyable que cela puisse paraître, nous sommes nombreux à leur raconter tout cela sans même sourciller. Il n’est donc pas surprenant que la plupart des jeunes pensent à leur avenir en péril et qu’ils développement un sentiment d’anxiété et d’appréhension intense face à ce que nous réserve notre planète".


Et puis, un jour, elle a découvert les travaux d’Hans Rosling et cela a changé sa vision du monde. Elle a alors voulu appliquer au domaine environnemental ce que Rosling faisait dans le domaine social : "Tout comme Hans Rosling a prouvé que les actualités et les gros titres ne nous apprennent pas grand-chose sur la pauvreté dans le monde, l’éducation ou la santé, j’ai constaté qu’essayer de se forger une vision environnementale mondiale en s’appuyant sur le dernier mégafeu ou tel ouragan dévastateur n’était pas une bonne chose. Chercher à comprendre les problématiques énergétiques mondiales et tenter de les résoudre grâce au dernier flash info ne nous mènera nulle part. Pour un peu plus de clarté, il nous faut d’abord un aperçu complet du tableau, ce qui implique de prendre du recul. Avec un peu de distance, une nouvelle vision est possible, profondément radicale, constructive et qui change vraiment la donne : l’humanité se trouve dans une situation inédite, celle de pouvoir bâtir un monde durable".


Elle en tire la conclusion suivante – et c’est la thèse centrale de son livre : "Je ne pense pas que nous serons la dernière génération : les faits prouvent le contraire. Je pense même que nous pourrions être la première génération. La première à laisser derrière elle un environnement en meilleur état qu’elle ne l’a trouvé. La première génération de l’humanité à atteindre la durabilité".


Cela signifie que "Si nous voulons nous attaquer sérieusement aux problèmes environnementaux du monde, nous devons être plus optimistes. Nous devons croire qu’il est possible de les contrecarrer" car, selon elle, "Le véritable optimisme consiste à voir les défis comme des occasions de progresser. C’est avoir la foi qu’il existe des solutions capables de faire la différence. Nous pouvons façonner le futur et construire un avenir meilleur si nous le décidons".


C’est également le cas du scientifique britannique Tim Lenton, à la tête de la chaire de changement climatique et de sciences du système terrestre à l'Université d'Exeter et auteur de Positive Tipping Points. How to Fix the Climate Crisis (Oxford University Press, 2025).




Il parle de points de bascule positifs à propos du climat alors qu’en général, on parle plutôt de points de bascule négatifs. Pour lui, "Nous sommes confrontés à une crise climatique et écologique que nous avons nous-mêmes provoquée. Nos activités collectives, en accélérant le changement climatique, commencent à déclencher des points de basculement dévastateurs dans les systèmes sociaux, écologiques et climatiques dont nous dépendons. Nous prenons conscience de l'urgence d'agir pour éviter la catastrophe, et du fait que nos efforts sont insuffisants. Ce constat engendre un désespoir croissant, notamment chez les jeunes. Nos dirigeants semblent paralysés par la complexité de la situation, voire pire, déterminés à maintenir le statu quo. Cet ouvrage démontre que, pour nous sortir d'affaire à temps et préserver une planète habitable pour les générations futures, il ne nous reste qu'une seule option crédible : identifier et déclencher des points de basculement positifs qui accélèrent la transformation de nos sociétés et de nos technologies vers la durabilité et la justice sociale. La bonne nouvelle, c'est que nous pouvons tous contribuer à déclencher ces points de basculement positifs".


C’est également le positionnement de certains activistes sur les réseaux sociaux qui ont eux aussi choisi un parti-pris positif. C’est par exemple le cas d’Alaina Wood qui, depuis 2021, cherche à démystifier le catastrophisme climatique en diffusant des "bonnes nouvelles climatiques" (Good climate News), en luttant contre la désinformation, en combattant l'éco-anxiété et en faisant la promotion de solutions climatiques. Elle est présente sur Instagram (253 000 abonnés) et sur TikTok (405 000 abonnés).


Enfin, on doit noter que certains chercheurs s’intéressent de plus en plus à ce qu’ils appellent des "éco-émotions". L’un des principaux spécialistes de ce sujet, Panu Pihkala de l’université d’Helsinki, considère que celles-ci peuvent être aussi bien négatives que positives. D’après lui, les éco-émotions positives sont les suivantes : motivation, envie d’agir, détermination ; plaisir, joie, fierté ; espoir, optimisme, responsabilisation ; sentiment d’appartenance, d’unité et de connexion ; amour, empathie, bienveillance, compassion.


Le médecin épidémiologiste Alice Desbiolles, qui a publié un ouvrage sur l’éco-anxiété, parle de son côté d’une "éco-anxiété positive, portée vers l’action et documentée, [qui] peut devenir une véritable philosophie de vie". D’après elle, cette philosophie de vie "a le potentiel d’aboutir à un nouvel humanisme, plus inclusif, c’est-à-dire centré sur le Vivant dans son ensemble et non seulement sur l’Humain".



 
 
 

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