La grande menace de la fabrique du chaos
- eddyfougier

- il y a 10 heures
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L’Observatoire du Positif s’inscrit en faux contre le narratif pessimiste dominant.
Ce n’est en aucun cas un déni de la réalité, des difficultés réelles vécues par beaucoup de personnes, des difficultés souvent très prononcées traversées par la France, le monde ou la planète.
Ce n’est également en aucun cas une quelconque justification du "Système", de l’ordre établi ou bien du statu quo.
Il le fait d’abord et avant tout au nom du réalisme. Et le réalisme consiste à voir la réalité dans toute sa complexité avec aussi ce qui va bien, ce qui s’améliore et ce qui est porteur d’espoir. Il le fait tout autant au nom du besoin d’un apaisement lucide face à une situation de crise permanente que nous vivons collectivement depuis quelques années.
Dans un tel contexte, nous avons le besoin impératif de continuer à espérer et à agir. C’est l'une des principales missions de L'Observatoire du Positif.
De la fabrique du négatif à la fabrique du chaos
Cela passe notamment par une entreprise de dévoilement de ce qu’on peut appeler la "fabrique du négatif".
C’est ce qui correspond à un processus de transformation des faits en informations anxiogènes mené de façon plus ou moins consciente et intentionnelle à l’instigation de différents acteurs pour des raisons avant tout économiques et/ou idéologiques. Ce processus nous amène à avoir une vision largement erronée de la réalité et une vision de celle-ci plus sombre qu’elle n’est en réalité.
On a pu voir récemment cette fabrique du négatif à l’œuvre à propos de l’hantavirus.
L’objectif de ces "acteurs du négatif" est, en effet, de parvenir à capter notre attention dans un contexte de surabondance d’informations dans lequel l’attention humaine est devenue un bien à la fois rare et précieux. Or, on le sait, la peur est le meilleur moyen de capter notre attention. Avec les conséquences que l’on peut imaginer : anxiété chez les uns, colère et même vision complotiste chez les autres.
C’est ce que font allègrement les médias traditionnels. On l'a bien vu dans leur couverture de l’hantavirus. C’est aussi ce que l’on peut retrouver sur les réseaux sociaux numériques. C’est ce que véhiculent également d’autres types d’acteurs : quelquefois le gouvernement, des personnalités politiques et des élus, des organisations de la société civile, des experts...
Chacun d’eux va avoir intérêt à un moment donné à grossir le trait, à être dans la dramatisation pour alimenter une cause spécifique et pour attirer l’attention des autres acteurs (notamment des médias et des pouvoirs publics) et bien évidemment celle du grand public.
Il ne s’agit pas ici de nier la gravité des faits concernant l’hantavirus ou d'être dans un quelconque rassurisme. Il s’agit de voir à quel point la réaction de ces différents acteurs, en fonction de leur vision des choses et de leurs intérêts, peut avoir une incidence sur notre perception de la réalité.
C’est l’effet d’agenda de ces acteurs qui cherchent à sélectionner et à hiérarchiser certains faits dans le flux continu d’informations. Et c'est aussi leur effet de cadrage à partir du moment où ceux-ci ont la capacité de fixer l’attention du public sur tel ou tel aspect de la réalité.
Cela fait largement écho aux travaux du sociologue Erik Neveu sur la notion de "problèmes publics". Il rappelle dans un article récemment publié dans Conversation France le fait qu’"il n’y a pas de règle de correspondance logique entre ce qui serait la gravité objective d’un événement ou d’un enjeu – pas toujours facile à hiérarchiser au demeurant – et sa transformation en problème public".
Parallèlement, on le sait bien désormais, le côté négatif et anxiogène d’une information va à coup sûr bien plus facilement attirer notre attention que son côté positif ou neutre compte tenu du biais de négativité de notre cerveau.
Un sondage réalisé par l'Ifop montre d’ailleurs que 50% des Français interrogés se disaient inquiets et même 13%, se déclaraient très inquiets à propos de l’hantavirus au moment où l'on en parlait le plus dans les médias. L'Ifop notait à ce moment-là que "Ce niveau d’inquiétude est supérieur à celui observé lors du Covid-19 (44%), un mois et demi avant le premier confinement".
Mais il y a bien pire que la fabrique du négatif. C’est ce que l’on peut qualifier de "fabrique du chaos".
Cela correspond à l’entreprise de manipulation et de déstabilisation menée par des acteurs qui cherchent clairement à nous saturer d’informations, et notamment de fausses informations – à "inonder la zone" comme le disait Steve Bannon, stratège américain de l’extrême-droite et ancien conseiller de Donald Trump lors de son premier mandat à la Maison-Blanche –, à nous inciter à nous méfier de tout et de tous, à nous diviser, à nous polariser, à nous faire accepter l’impensable et, par voie de conséquence, à nous paralyser et à nous affaiblir. Ils le font en exploitant nos vulnérabilités collectives et individuelles, et en particulier nos vulnérabilités cognitives.
Cela fait bien évidemment écho à ceux que le journaliste et écrivain Giuliano da Empoli a appelé les "ingénieurs du chaos" dans un livre célèbre publié en 2019 (JC. Lattès).

Ces ingénieurs du chaos sont des conseillers de l’ombre (en anglais, on va parler de "spin doctors") de leaders populistes qui utilisent un certain nombre d’outils technologiques (Big data, algorithmes) et qui recourent à des techniques de manipulation de l’opinion.
Ils s’efforcent en particulier d’exploiter et de fédérer les colères et les peurs des populations afin de les transformer en des mouvements d’opinion. Pour cela, ils vont chercher à nourrir et à amplifier la "rage populaire" en jetant systématiquement de l’huile sur le feu et à diriger cette rage contre les "élites libérales mondialisées" en rassemblant toutes celles et ceux qui estiment être des "victimes" du Système.
Comme l’écrit Giuliano da Empoli, "le jeu ne consiste plus à unir les gens autour du plus petit dénominateur commun mais, au contraire, à enflammer les passions du plus grand nombre possible de groupuscules pour ensuite les additionner à leur insu. Pour conquérir une majorité, ils ne vont pas converger vers le centre, mais joindre les extrêmes".
C’est par exemple ce qu’a fait l’eurosceptique britannique Dominic Cummings, qui a joué un rôle majeur dans la campagne du Brexit en Grande-Bretagne en 2016 en s’appuyant sur les réseaux sociaux et la collecte de données personnelles, mais aussi en diffusant des "fake news". La plus célèbre d’entre elles a été l’"information" selon laquelle le Royaume-Uni économiserait 350 millions de livres sterling par semaine en quittant l’UE, qui a été martelée de façon systématique et qui était fausse.
Deux autres exemples récents montrent bien également la nature – et le grand danger – de cette fabrique du chaos.
Hantavirus : le grand retour des conspirationnistes
Le premier exemple est le grand retour des conspirationnistes, qui ont cherché à exploiter et à surfer sur nos angoisses légitimes face à l’hantavirus.
Le conspirationnisme est défini par le psychologue Robert Brotherton comme des "allégations non vérifiées et sensationnalistes de complot" relatives à différents événements.
Conspiracy Watch, qui suit au quotidien le phénomène conspirationniste, note ainsi que "l'hantavirus a remis en selle les grandes figures de la désinformation antivax et covido-sceptique". Figurent parmi elles Didier Raoult, Christian Perronne, Idris Aberkane, Richard Boutry, Philippe Murer, Yves Pozzo di Borgo, Louis Fouché, Alexandra Henrion-Caude et des politiques tels que Nicolas Dupont-Aignan ou encore Florian Philippot.

Conspiracy Watch fait état également d’"une campagne de manipulation par des faux comptes automatisés qui serait en cours autour de l'hantavirus et contribuant à amplifier artificiellement la viralité du sujet. […] Plusieurs comptes suspectés d'être automatisés publient parfois plus de 500 tweets par jour de manière manifestement coordonnée, un phénomène connu sous le nom d'astroturfing. Les instigateurs de cette campagne de désinformation ne sont pas connus à ce stade mais l'on peut remarquer que certains profils de bots impliqués affichent des références explicites au mouvement MAGA" aux Etats-Unis.
On observe d’ailleurs la même tendance outre-Atlantique autour de personnalités telles que Alex Jones, la Dr Mary Talley Bowden ou Marjorie Taylor Greene.
Ces conspirationnistes s’en prennent à leurs cibles favorites, à savoir "Bill Gates, les laboratoires pharmaceutiques [souvent qualifiés de 'Big Pharma'], l'OMS [Organisation mondiale de la santé], ‘les mondialistes’, les élites politico-médiatiques, l'Ukraine, les francs-maçons et, naturellement, les Juifs".
Un article sur les conspirationnistes publié par Santé matin parle à ce propos d’"accusation d'orchestration par l'OMS et son directeur général Tedros Adhanom Ghebreyesus, [de] désignation de Bill Gates comme architecte d'un complot mondial, [de] dénonciation de ‘Big Pharma’ (Pfizer et Moderna en tête), comme organisateurs de la crise, et [d’]assimilation des mesures de quarantaine à autant d'instruments liberticides".
Les publications conspirationnistes relatives à l’hantavirus sont notamment diffusées sur Facebook. Or, ce même article de Santé matin nous rappelle que "les algorithmes de Facebook sont structurellement conçus pour valoriser l'engagement émotionnel, lequel est précisément ce que génèrent en priorité les contenus polémiques. Les figures de la nébuleuse antivax, solidement organisées depuis la pandémie de Covid, bénéficient ainsi d'audiences captives et fidèles, promptes à relayer sans délai ni vérification".
Mais deux autres facteurs ont contribué à aggraver la situation depuis la période Covid. Le premier facteur est l’allègement des règles de modération de la plateforme ces derniers mois. Comme l’écrit Stéphanie Benz dans L’Express, "Pendant la crise sanitaire de 2020, Twitter avait chassé de nombreux comptes antivax. Facebook avertissait ses lecteurs quand certains posts véhiculaient des fake news, et Mark Zuckerberg finançait un programme de fact-checking. Mais depuis la dernière élection de Donald Trump, ces mesures ont été stoppées. En France comme en Europe, toutes les tentatives d'encadrer sérieusement les publications sur ces plateformes, mais aussi sur YouTube ou TikTok, ont fait long feu".
Par ailleurs, depuis la pandémie de Covid-19, on a assisté à l’explosion de l’IA et de ses outils qui "permettent aujourd'hui de créer très facilement des images, des audios et des vidéos aptes à rendre les fausses informations toujours plus crédibles pour un public non averti" (source).
Comment expliquer ce retour des conspirationnistes et le succès de leurs publications à propos de l'hantavirus ?
L’enseignant-chercheur en psychologie sociale et statistique à l’université de Fribourg (Suisse) Pascal Wagner-Egger, rappelle, à juste titre, dans Sud-Ouest que "Tous les événements importants génèrent des théories du complot". C’est tout particulièrement le cas pour les événements qui provoquent à la fois une sidération et une forte angoisse, notamment liée à la peur de tomber malade et de mourir, alors même que nous sommes encore tous plus ou moins marqués par le traumatisme individuel et collectif de la pandémie de Covid-19.
Les conspirationnistes, pour diverses raisons, vont chercher à exploiter en premier lieu notre besoin de comprendre de tels événements. Et alors que les scientifiques, les autorités sanitaires ou les gouvernements peuvent se montrer prudents sur l’origine d’une maladie, sur les mesures à prendre pour éviter la contagion, ou la panique, ou sur les remèdes, les conspirationnistes, eux, tendent à apporter des réponses simples à toutes les questions que l’on peut légitimement se poser. Ils fournissent facilement les pièces manquantes du puzzle qui sont censées nous donner une vision globale de la situation et nous permettre de "tout comprendre".
Pour cela, ils vont allègrement exploiter, sans toujours s’en rendre compte et le chercher de façon intentionnelle, ou être eux-mêmes victimes de différents biais cognitifs et, plus largement, de notre, et de leur, tendance à donner la priorité à la pensée intuitive plutôt qu’à la pensée analytique et rationnelle.
Parmi ces biais cognitifs concernés, on peut mentionner les biais suivants :
le biais de proportionnalité : la tendance à penser que plus les événements sont importants ou graves, plus leur cause doit être importante
le biais de conjonction : "la tendance à surestimer les coïncidences et à établir des liens de causalité à partir de ces coïncidences" (source)
le biais de corrélation illusoire : la tendance à voir des corrélations, des liens de cause à effet, là où il n’y en a pas
le biais d’intentionnalité : la tendance à considérer tous les actes et tous les événements comme intentionnels et donc à voir des intentions là où il n’y en a pas
le biais de surconfiance : la tendance à surestimer ses propres connaissances ou ses compétences
le biais de confirmation : la tendance à ne voir et à ne rechercher que les informations qui vont confirmer ses propres croyances
Les études scientifiques montrent également que les conspirationnistes ne font pas qu’exploiter ou être victimes de différents biais cognitifs. Le conspirationnisme est aussi le symptôme d’une détresse psychologique. Pascal Wagner-Egger indique à ce propos, en se basant sur les résultats de diverses études, que "les conspirationnistes présentent plus de traits anxieux, paranoïdes, machiavéliques, schizotypiques (tendance à attribuer des intentions hostiles) et narcissiques, probablement en raison d’une plus faible estime de soi".
Il est tout autant le symptôme d’une détresse sociale, ce que les sociologues qualifient d’"anomie", à savoir "la méfiance et le ressentiment envers les politiciens et le sentiment qu’ils ne s'inquiètent plus du sort des citoyens lambda, le sentiment de ne pas avoir de contrôle sur sa vie, etc." (source). Ce sont, en effet, les catégories sociales défavorisées, ou qui se perçoivent comme telles, qui tendent à se montrer les plus sensibles aux thèses conspirationnistes et à avoir ce qui est appelé une "mentalité conspirationniste".
Le doute et la critique sont la base de l’approche scientifique. La critique et les contre-pouvoirs sont également les fondements de la démocratie. En revanche, cela devient problématique lorsque ce doute se transforme en suspicion systématique et en méfiance généralisée, d’autant que les conspirationnistes ne cherchent pas tant à comprendre l’origine de tel ou tel événement qu’à désigner des bouc-émissaires. Cela conduit à se méfier de tout et de tous, à favoriser à la fois des comportements antisociaux et des comportements à risque en matière de santé, pour soi et pour les autres.
C’est par conséquent un facteur de nihilisme – à partir du moment où cela conduit à ne plus croire en rien – et de chaos.
Comment lutter contre cette désinformation, notamment dans le domaine de la santé ?
Le rapport Information en santé rédigé par Mathieu Molimard, Dominique Costagliola et Hervé Maisonneuve a été remis à la ministre de la Santé en janvier 2026. Il contient notamment des "Recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé".
Le Pr Mathieu Molimard revient dans L’Express sur certaines des solutions mises en avant dans ce rapport :
(1) donner "davantage de visibilité à l'information de qualité produite par les universités, l'INSERM, le CNRS, les instituts, Santé publique France, les CHU, les Collèges d'enseignants, les sociétés savantes, les fact checkers..."
(2) rendre la désinformation moins attractive sur le plan financier : "Aujourd'hui, les désinformateurs dont les contenus circulent beaucoup sur les réseaux touchent de l'argent en fonction de leur audience et du trafic qu'ils génèrent. Et quand ils adossent leurs publications à une association, ils peuvent même bénéficier d'avantages fiscaux"
(3) renforcer la protection des scientifiques qui s’opposent aux conspirationnistes.
Le cerveau humain comme champ de bataille de la guerre cognitive
Un autre exemple de cette fabrique du chaos est sans aucun doute la guerre cognitive que mènent là aussi différents acteurs pour des raisons économiques et/ou idéologico-politiques.
Un passionnant article récemment publié par Benoit Thieulin et Pierre Vallet dans la revue Le Grand Continent revient sur ce sujet de la guerre cognitive.

Les auteurs ont identifié trois "écoles" en matière de guerre cognitive relevant de trois pays différents et visant trois parties spécifiques du cerveau humain.
La première est l’école américaine.
Son "champ de bataille" est l’émotion : elle "prend pour cible neurologique le système limbique : elle joue sur l’émotion, l’indignation, la peur, la colère - parfois même aussi un spectre plus large comme Facebook le propose depuis 2016 avec ses sept réactions : 'j’aime', 'j’adore', 'haha', 'wow', 'solidaire', 'triste' et 'en colère' - appuyées par un mécanisme d’activation émotionnelle en temps réel de l’algorithme".
Les études ont montré, et leurs résultats sont bien connus maintenant, que "les contenus qui provoquent peur ou colère se propagent six fois plus vite que les contenus neutres et les plateformes sont optimisées pour amplifier une telle activation émotionnelle".
A la base, il s’agissait d’un "effet systémique de l’économie de l’attention". Mais, avec la seconde Administration Trump, ces mécanismes s’inscrivent désormais aussi dans une logique de guerre cognitive : "Le secrétaire d’État Marco Rubio a ainsi récemment donné l’ordre aux ambassades américaines de mener des campagnes coordonnées de contre-propagande via X (ex-Twitter), en recrutant des influenceurs locaux pour porter 'de manière organique' des récits financés par les États-Unis".
La seconde école est l’école chinoise, principalement autour de la plateforme TikTok et de l’objectif de "dégradation cognitive".
En l’occurrence, "la cible neurologique principale de l’école chinoise est le cortex préfrontal: l’attention, la concentration, la capacité de jugement. Elle vise principalement les jeunes générations pour engendrer une dégradation cognitive. Si elle n’a théoriquement rien inventé, TikTok en constitue la mise en œuvre canonique. Sa version chinoise, Douyin, propose du contenu éducatif avec des limites de temps d’écran pour les mineurs. La version exportée par ByteDance et connue dans le reste du monde comme TikTok est optimisée pour le scroll infini et la gratification instantanée".
Pour les auteurs de l’article, cette "bataille pour la cognitive degradation" complète la doctrine des "Trois Guerres" adoptée par l’armée chinoise, à savoir la guerre psychologique, la guerre médiatique et la guerre juridique. Elle se traduit par "l’affaiblissement progressif de la capacité d’attention et de jugement de l’adversaire, une arme qui n’est par ailleurs pas exclusive des outils plus courants de la désinformation dont la Chine continue de faire usage".
Enfin, la troisième, sans doute plus connue, est l’école russe, qui vise la paralysie de l’adversaire.
Celle-ci "cible à la fois le cadre de référence logique et le système limbique", en cherchant en particulier à diviser, à polariser, à "semer le chaos", comme on a pu le voir avec différentes actions récemment menées en France et attribuées à la Russie : étoiles de David dessinées sur des murs à Paris, têtes de cochons déposées devant des mosquées…
Cette approche russe renvoie au concept de "Cygne d’Acier" (Steel Swan) développé par le militaire ukrainien Yuriy Danyk et par Chad M. Briggs.
Ceux-ci considèrent, en effet, que désormais le "champ de bataille" de la guerre informationnelle est tout simplement le cerveau humain :
"Nous sommes passés de la balistique à la contamination, de l’opération chirurgicale à la pollution de l’atmosphère. L’adversaire ne cherche plus à nous faire prendre la mauvaise décision mais à rendre toute décision impossible.
C’est pour cela que "la guerre cognitive moderne n’est pas une guerre au sens littéral du terme" dont le but serait 'la conquête d’un territoire géographique'. Les armées nouvelles ne se battent pas pour soumettre l’adversaire à leurs volontés au sens d’une théorie classique, 'clausewitzienne' de la victoire : 'L’objectif n’est pas un changement de croyance mais de déchirer le tissu même de la croyance, de rendre la vérité indifférente', en aboutissant à une "paralysie cognitive".
Pour cela, l’adversaire va recourir au "bruit blanc" et au "bruit noir".
Le bruit blanc ne consiste pas à mentir sur un sujet mais à "créer une multiplication des versions sur tous les sujets" : "Le but n’est pas de faire en sorte que les cibles 'croient' la version russe mais de créer un monde où elles ne puissent plus distinguer une version d’une autre".
Le bruit noir consiste à "discréditer les médias, les institutions, les experts, les fact-checkers, toute figure d’autorité, non pas en les contredisant, mais en les noyant dans le bruit. Quand tout le monde parle, celui qui dit la vérité n’est qu’une voix parmi d’autres ; et quand la visibilité est dictée sur les plateformes par l’émotion, toute émotion étant égale par ailleurs, alors tout se vaut et plus aucun sujet ne peut être légitimement hiérarchisé dans l’actualité, les débats, l’analyse, les conclusions".
Au final, "le citoyen, le journaliste ou le décideur ne peuvent plus attribuer une probabilité de vérité à ce qu’ils lisent, entendent ou voient […]. Pour l’ennemi, le but est de faire atteindre au système un seuil critique pour le faire basculer. C’est ce basculement que le major-général [ukrainien] et ses co-auteurs appellent le 'Cygne d’Acier'".
Le "Cygne d’Acier", qui fait référence au Cygne noir de Nassim Taleb, "se matérialise quand la capacité même d’analyser, de décider, d’agir a été détruite en amont. L’événement est là mais le système ne peut pas y répondre : il a été anesthésié avant d’être touché".
Les réactions occidentales à l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes en février 2022 en seraient l’un des symptômes : "En février 2022, tout le monde savait où étaient les chars russes: les satellites américains les montraient, les services britanniques alertaient depuis des semaines et les images étaient publiques, vérifiables, irréfutables. Pourtant, dans les chancelleries européennes, dans les rédactions, à l’Élysée, à Berlin, à Kyiv même - Volodymyr Zelensky l’a d’ailleurs reconnu - personne ne croyait vraiment à l’invasion. On parlait d’exercice, de pression, on disait que Poutine n’oserait pas et que l’OTAN le dissuaderait. Toutes ces interprétations coexistaient et toutes semblaient plausibles. Pourtant, aucune n’a déclenché d’action pour arrêter la Russie. Pendant des années, le Kremlin a produit tellement d’explications alternatives que la réalité plus évidente sur ses intentions était devenue une parmi d’autres. L’invasion préparée militairement, quasi certaine, n’était plus qu’une opinion parmi d’autres".
Cela signifie que "l’arme clef de ce dispositif n’est pas le mensonge mais la paralysie de la volonté. L’ennemi ne cherche pas à nous convaincre d’une contre-vérité mais à faire en sorte que toute réponse soit impossible non parce qu’elle n’existerait pas, mais parce que le système ne peut plus la formuler".
Le "Cycle d’Acier" peut donc avoir deux impacts :
(1) "la paralysie décisionnelle : le système se fige, personne ne décide parce que personne ne sait sur quelle base décider"
(2) "la 'nécrose institutionnelle' : l’institution agit, mais contre ses propres intérêts, en réponse à un signal fabriqué, fallacieux ou cognitivement sans échappatoire : 'L’institution ne se contente pas d’être confondue. Elle perd la capacité mécanique fondamentale de faire un choix'.
Cette nécrose, "C’est une démocratie qui réduit son aide à un allié agressé au prétexte de la prudence budgétaire ou que 'ce n’est pas notre guerre'. C’est un média qui donne une tribune équivalente à un agresseur et à sa victime pour respecter le pluralisme. C’est un électorat qui sanctionne le parti qui alerte sur la menace pour punir les 'va-t-en-guerre'… La nécrose est l’état avancé du Cygne d’Acier et certaines démocraties européennes y sont déjà tombées".
Cette situation n’est cependant pas irrémédiable. Les auteurs proposent ainsi "quatre principes pour résister au Cygne d’Acier" :
(1) La "transparence totale" ou la "vérité offensive" : "Face au Cygne d’Acier, le debunking, le fact-checking ou le contre-récit sont relativement peu efficaces. Il s’agit de créer le cadre réel dans un continuum de vérité avant que l’adversaire n’en prenne le contrôle" ; "dire la vérité même quand elle est mauvaise, parce que le mensonge détruit le moral plus sûrement que la vérité". Cela signifie qu’il ne faut pas chercher à corriger les "mensonges russes" car on n’en a pas le temps d’autant que "le champ de bataille informationnel est une saturation de fake news qui changent toutes les heures, c’est là la marque de fabrique du Cygne d’Acier".
(2) L’"indépendance comme actif stratégique" pour les ONG
(3) "L’auto-organisation de la société civile"
(4) "dans la guerre informationnelle dans laquelle nous sommes plongés, la doctrine émerge de la pratique, pas l’inverse"
Les auteurs en concluent que "Ce que l’Ukraine démontre depuis quatre ans, c’est que la vérité, même difficile, est un avantage cumulatif".
Alors pourquoi L'Observatoire du Positif parle de "fabrique du négatif" et a fortiori de "fabrique du chaos" ?
Celui-ci vise en particulier à donner des raisons d'espérer et d'agir. Or, la fabrique du négatif tend à nous inciter, au contraire, à ne plus espérer tant individuellement que collectivement, et même à désespérer. Et la fabrique du chaos vise notamment à nous paralyser et donc à nous empêcher de réagir et d’agir.
Il faut en prendre conscience a fortiori si l’on veut retrouver notre "agentivité", comme le célèbre psychologue Martin Seligman nous y invite dans un livre qu’il va publier en septembre prochain.

Pour lui, l'agentivité repose sur trois éléments :
(1) l'efficacité, à savoir "la confiance en sa capacité à atteindre un objectif précis immédiatement"
(2) l'optimisme, c'est-à-dire "l'espoir que ses efforts porteront leurs fruits à long terme"
(3) l'imagination, soit "l'étendue des objectifs que l'on peut envisager".
Or, selon Martin Seligman, c’est l’agentivité qui stimule le progrès humain, l’innovation et l’épanouissement humain. Cela signifie qu’il y a progrès humain lorsqu’il y a espoir et action et, par voie de conséquence, lorsque l’on parvient à se protéger de l’influence pernicieuse des fabriques du négatif et du chaos.



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