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Pour un autre regard sur la France

  • Photo du rédacteur: eddyfougier
    eddyfougier
  • 11 mai
  • 11 min de lecture


Dans une tribune publiée dans Le Monde le 9 février 2026, Damien Bol, Bruno Cautrès et Luc Rouban, chercheurs du CEVIPOF-Sciences Po, expliquent que "la défiance envers les politiques en France approche un point de non-retour". Cela fait écho à l’idée selon laquelle le pays est en crise, qu’il est en déclin, qu’il est fragmenté, "archipelisé", de plus en plus violent – certains parlant ainsi à ce propos de "décivilisation" et d’"ensauvagement" –, et même au bord de la guerre civile.


Et pourtant, depuis quelques années, différents observateurs avisés de la société française, en particulier des sondeurs et des journalistes, tendent à défendre une autre vision, de facto moins visible dans les médias, en indiquant que ce n’est pas nécessairement ce qu’ils voient dans les enquêtes d’opinion ou les données. Ils nous incitent, par conséquent, à avoir un autre regard sur cette société.



 


C’est tout d’abord le cas du journaliste Thierry Keller et du sociologue et sondeur Arnaud Zegierman qui ont publié en 2021 Entre déclin et grandeur. Regards des Français sur leur pays (Editions de l’aube).


Pour écrire ce livre, les auteurs se sont appuyés sur les résultats d’une enquête d’opinion basée sur une méthodologie assez spécifique qui donne des résultats différents de ce que l’on peut lire et entendre habituellement sur la France. Ils ont tout d’abord écouté dans une phase qualitative ce que disaient une vingtaine de Français, ce qui leur a permis d’adapter les questions qu’ils ont posées ensuite à un échantillon représentatif de 1 000 personnes dans le cadre d’une enquête quantitative assez classique.


Résultat, même si 63% des Français interrogés ne diraient pas que la France est un pays qui va bien et même si ceux-ci se montrent majoritairement inquiets pour l’avenir des générations futures, ils n’en ont pas moins une vision plutôt positive du pays. Une très large majorité considère ainsi que la France est un pays dans lequel ils se sentent bien (81%), que vivre en France est agréable (82%), qu’elle est un pays attractif pour y vivre (78%) ou qu’elle est un pays qui fait envie (69%). 88% des personnes sondées s’estiment ainsi chanceuses de vivre en France.


Les auteurs reconnaissent bien volontiers que "Sans la phase qualitative préalable, nous n’aurions pas posé de multiples questions présentes dans ce questionnaire, qui ont permis de dresser un portrait plus nuancé de la France, car plus à l’écoute de la diversité des analyses que nous livrent nos concitoyens". Ils en concluent, à propos des Français, qu’il faut "prendre le peine de les écouter longuement, de les interroger sur d’autres questions que celles qui nous obsèdent pour les comprendre".


Dans une tribune publiée dans La Croix en décembre 2021, Thierry Keller et Arnaud Zegierman affirment à ce propos que "les Français sont heureux. Anxieux, mais heureux. […] On est loin d'un pays au bord de la guerre civile".





Thierry Keller et Arnaud Zegierman ont également publié avec Blaise Mao, Les Français, ces incompris en 2023 (Editions de l’Aube) sur la base des travaux de l’Observatoire des identités, qui avait été lancée en 2021 par Usbek & Rica et l’institut Viavoice.


Ils constatent en premier lieu un décalage entre les perceptions et la réalité de la société française : "Les observateurs aiment brosser le portrait d’un pays atomisé, au bord de la guerre civile et malheureux, alors que c’est tout l’inverse : les Français sont plutôt en quête de concorde, d’apaisement, et s’estiment chanceux de vivre en France. Il serait faux toutefois de penser que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles".


D’après Arnaud Zegierman, ceci s’explique en partie par le fait qu’"en France on a toujours l’air plus intelligent en étant cynique. Si je vous disais que la société est de plus en plus violente ou que les Français n’arrivent plus à vivre ensemble, j’aurais l’air plus malin, j’aurais l’air d’être celui qui ne se fait pas avoir par des discours en trompe-l’œil. De dire tout haut que ça va plus mal encore que ce qu’on nous cache. Mais je refuse de le dire tout simplement parce que ce n’est pas ce que nous observons. Le portrait global de la France est bien plus nuancé que cela".


S’il constate, en effet que "Nous sommes indéniablement dans une société composée d’une succession de niches, relativement hermétiques les uns aux autres" et que "Les extrêmes se radicalisent", néanmoins, "le cœur de la société ne se radicalise pas" et "Malgré les tensions, les malentendus, et ceux qui cherchent à diviser, les Français ont envie des rester unis, même cela leur semble plus difficile".


Il en conclut que "Ce que l’on mesure, en mettant des capteurs à de nombreux endroits de la société s’apparente plutôt à une radicalisation des extrêmes. Avec au milieu des gens inquiets, attachés à leur mode de vie et pacifiques. Le danger consiste plutôt à laisser les plus radicaux s’exciter entre eux tout en leur offrant la lumière dont ils besoin, avec pour conséquence de désespérer la majorité silencieuse. En faisant cela, on donne les moyens à une minorité de faire basculer une démocratie".


Dans une période plus récente, deux autres livres partent des mêmes constats et parviennent à des conclusions assez similaires en donnant une autre image de la France, une image plus nuancée et plus positive.



 


En novembre 2025, trois dirigeants de l’institut de sondage Ipsos, Brice Teinturier, Alexandre Gérin et Arnaud Caré, ont fait paraître Au-delà des apparences. Des raisons d’être optimiste en France (Editions du Cherche midi), livre qui s’appuie sur les différentes enquêtes menées depuis des années par Ipsos et sur le travail de nombreux experts de l’institut dans toutes sortes de domaines.


En publiant ce livre, leur objectif est d’"apporter un éclairage nouveau et une vision plus nuancée que le discours négatif sur les Français. Le miroir qu’on leur tend est déformé. Ils seraient les plus pessimistes du monde, les plus défiants à l’égard de la plupart des formes d’autorité (gouvernement, élus, entreprises, etc.), les plus nostalgiques et les plus en colère. […] Résultat, la France serait une banquise explosée dont chaque morceau partirait à la dérive comme si plus personne n’avait rien à se dire ni rien à partager".


Ils aspirent ainsi à sortir de la spirale du pessimisme : "Sans naïveté ni optimisme béat, nous voulons sortir de la spirale du pessimisme ou de la nostalgie en allant au-delà des apparences et des fausses évidences".


Les auteurs constatent, en effet, que "Nos études dressent […] un tableau plus complexe et moins manichéen de la situation : il permet d’échapper au stéréotype d’un pays voué au déclin et d’identifier de nouvelles tectoniques des plaques, de nouvelles configurations".

Ils estiment que "S’il est incontestable que notre pays connaît des difficultés (en vrac, poids de la dette, déficits publics, déséquilibre démographique, paupérisation, insécurité), il existe également de multiples exemples qui montrent une France dynamique, innovante, sachant se transformer et s’adapter tant au niveau national que local".


Brice Teinturier, dans un entretien accordé au Dauphiné Libéré à l’occasion de la sortie de l’ouvrage, affirme ainsi être en désaccord avec deux thèses défendues par un autre célèbre sondeur, Jérôme Fourquet, tant sur "l’archipel français" que sur la "décivilisation".


Il conseille également de se montrer prudent dans l’interprétation que l’on peut faire de données : "Nos sondages montrent par exemple que 85% des Français estiment qu’il faut un vrai chef pour remettre de l’ordre. Et le Rassemblement national est à un niveau électoral particulièrement élevé. Certains en déduisent qu’il y a une demande de régime autoritaire, d’un pouvoir fort. Ça, c’est un contresens. Car les Français restent en même temps très attachés à la démocratie et à leurs libertés individuelles. Ce qu’ils veulent, c’est un cadre sécurisé dans lequel les exercer et de l’efficacité dans les politiques publiques".


Enfin, il rappelle que beaucoup de choses unissent les Français : "Leur attachement à un art de vivre à la française, aux services publics, à la démocratie, à la famille, avec des rapports affectifs très profonds qui font qu’on n’est pas dans une guerre de générations. Mais aussi aux entreprises, qui obtiennent des taux de confiance élevés". Il affirme également que les Français "sont aussi fiers de leur pays. Beaucoup pensent que la France a plein d’atouts, comme nos champions industriels, nos infrastructures de transport, nos formations".



 


En mars 2026, le journaliste Nicolas Prissette et le consultant et ancien sondeur Emmanuel Rivière ont également publi" La guerre civile n’aura pas lieu. Pour en finir avec la vision d’un pays déchiré (Robert Laffont).


Ainsi que l’affirme Emmanuel Rivière, en publiant ce livre "nous avons voulu instruire, patiemment, à charge et à décharge, un portrait de la France nuancé et documenté, sans aucun autre parti pris de départ que d’interroger un paradoxe : le profond décalage entre la France que nous rencontrons dans nos études et nos enquêtes, avec ses failles et ses manques, mais aussi ses progrès, ses valeurs partagées, son appétit de cohésion, et le tableau qui en est le plus souvent dressé".


Ils estiment, en effet, que les perceptions erronées de la situation de la France ont un important impact politique. Pour Nicolas Prissette, ce livre montre ainsi "comment des représentations erronées, trompeuses ou manipulatoires du pays et de ses habitants phagocytent le débat public, au bénéfice des idées extrêmes, jusqu'à susciter des choix de politique publique à l’efficacité douteuse". Or, en évaluant "un état précis de l’opinion", ils constatent que "nous ne sommes pas fracturés et belliqueux comme on nous le fait croire".

Ils remettent par conséquent eux aussi en cause la thèse de Jérôme Fourquet sur l’archipélisation de la société française. Ils rappellent à ce propos que la France fait toujours société par le biais d’"expériences de vies collectives et engageantes" : "la vie associative et culturelle rassemble 1,3 million de structures loi 1901 avec 70 000 créations chaque année, les films à grand succès dépassent toujours 10 millions d’entrées, les audiences TV pour la soirée des Restos du cœur, approchent ce chiffre, les grandes cérémonies et matchs de foot le dépassent largement".


Ils remarquent également que "si la société française s’effilochait, la communion autour des JO de Paris 2024 n’aurait jamais eu lieu. Et pourtant, elle a exprimé une unité d’ordre patriotique derrière les athlètes tricolores", ou que 94% des Français interrogés dans le baromètre d’opinion annuel de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques des Ministères sociaux (Drees) disent avoir le sentiment d’être intégrés dans la société.




Cela fait écho aux résultats d'une enquête de Destin Commun, "Fierté française. Au-delà du mythe d’un pays fragmenté", qui ont été divulgués en janvier 2026. Cette enquête a été réalisée auprès d’un échantillon représentatif d’un peu plus de 3 000 Français, mais aussi sur la base de différents groupes de discussion.


Elle montre que le pessimisme des Français interrogés est au plus haut : 89% estiment ainsi que le pays va dans la mauvaise direction. 50% considèrent que les différences entre les Français sont trop importantes pour que nous puissions continuer à avancer ensemble. Enfin, 64% pensent que l’identité de la France est en train de disparaître.


Néanmoins, si la situation du pays provoque une angoisse collective, cela ne se traduit par pour autant en une forme de haine de soi. Au contraire, sans que l’on en ait toujours bien conscience, on voit bien dans cette enquête que les Français ressentent un vif sentiment de fierté concernant leur pays.


En effet, 78% des individus sondés disent être fiers d’être Français. C’est même le cas de 81% des 18-24 ans.


En outre, cette fierté d’être français n’a pas nécessairement de connotation nationaliste (sentiment que les Français sont meilleurs que les autres) : 32% peuvent être ainsi qualifiés de nationalistes, contre 68% de non-nationalistes. 69% se disent également patriotes. On observe néanmoins une corrélation entre satisfaction de sa propre vie et sentiment de fierté nationale.


Les principaux vecteurs de cette fierté nationale sont d’abord le patrimoine naturel et culturel : les paysages et le patrimoine naturel (93%), la cuisine, la gastronomie et l’art de vivre (92%), les monuments, le patrimoine historique (92%), la langue, les arts et la culture (87%), la diversité de ses traditions régionales (87%), l’histoire du pays (84%), l’humour et l’esprit français (78%) et la beauté et l’élégance des femmes (77%). C’est aussi le cas des innovations scientifiques et technologiques (80%), du système de santé et de protection sociale (76%), des droits de l’Homme et des libertés individuelles (75%) ou des performances sportives (73%).


Il est intéressant de noter qu’il existe peu de différences en la matière selon l’âge et même selon les origines (entre jeunes avec un ou deux parents d’origine étrangère et jeunes sans parent d’origine étrangère). En revanche, l’école et l’éducation (54%), l’influence diplomatique et militaire (53%) et la démocratie et la justice (47%) apparaissent moins comme des vecteurs de fierté.


Ce qui ressort de cette enquête, ce n’est peut-être pas tant un constat de déclin qu’un "sentiment de gâchis".


C’est "l’idée que la France dispose d’un potentiel exceptionnel mais largement sous-exploité" et "l’impression que le pays aurait tous les atouts pour réussir, mais qu’ils ne sont ni pleinement mobilisés ni valorisés".


Selon les participants aux groupes de discussion, les causes de ce gâchis sont diverses : responsables politiques et instabilité politique, système administratif et dilution des services publics, manque d’ambition collective… Néanmoins, tout ceci tend à alimenter "une amertume profonde, mêlant frustration, regret et parfois colère, comme si la France passait à côté de ce qu’elle pourrait être".


En outre, contrairement à l’idée d’une société fragmentée et irréconciliable, on peut voir que beaucoup d’éléments apparaissent rassembleurs.


C’est le cas du drapeau comme symbole d’unité ou de la devise républicaine. Mais c’est aussi le cas de ce que Destin commun qualifie de "communs" : la famille (et notamment les rites familiaux comme fêter Noël), les animaux de compagnie, les fêtes de village, de famille ou de quartier, le sport (à pratiquer ou à regarder), la cuisine et la convivialité à la française, ou encore les "sons qui disent la France", tels que les accents régionaux, les cloches d’église ou le chant du coq à la campagne.


Enfin, par-delà la polarisation politique extrême, un "horizon commun" se dessine autour d’un pays respectueux de l’environnement et de l’humain.


Laurence de Nervaux et Raphaël Llorca, qui font partie des auteurs de l’enquête, parlent dans Le Grand continent, à propos des résultats de cette étude, d’"une profonde distorsion dans la lecture de la société française", encore une fois, entre perceptions et réalité.


Ils l’expliquent par le fait que "la société française se regarde elle-même à travers le prisme déformant du débat public – et donc avec les lunettes de la politique. Or la politique est aujourd’hui l’espace par excellence de la fragmentation et de la polarisation – et plus encore à l’heure des ‘identity politics’. Cette présence écrasante de la grille de lecture politique occulte des pans entiers de la vie sociale, qui sont pourtant porteurs de sens et de commun. En ne posant aux citoyens que des questions politiques pour interroger leur lien à la société, on produit fatalement une image politique des citoyens ; et à force de faire de l’opinion un thermomètre du conflit, on finit par prendre le conflit pour le climat. Or la société française se vit aussi dans un autre registre d’expérience, moins conflictuel que celui de la politique".


Ils en concluent que "cette fierté française constitue un formidable moteur pour rebondir et, de nouveau, faire de grandes choses ensemble" en parlant de "capital de fierté" : "À rebours de l’image d’un pays épuisé, défait, morcelé, l’enquête montre qu’il existe un stock de fierté disponible, largement partagé, mais rarement reconnu comme tel — parce qu’il se loge moins dans les grands discours que dans des attachements concrets, des pratiques ordinaires, des petites choses du quotidien. Un capital silencieux, donc, et pourtant massif".



Ces quelques publications montrent que la société française est en grande partie une sorte de "boîte noire" que l’on a bien du mal à comprendre. Il existe par conséquent une importante distorsion entre les perceptions et la réalité, notamment sous l’influence d’un discours décliniste que l’on peut considérer comme dominant. Brice Teinturier parle à ce propos de "doxa dominante", tandis que Nicolas Prissette et Emmanuel Rivière font référence à un discours dominant décliniste.


Or, lorsque l’on analyse les résultats de différentes enquêtes d’opinion et différentes données, on peut voir que la société française n’est sans doute pas aussi déchirée qu’on le pense. En définitive, comme le dit Brice Teinturier, et ce qui aurait bien pu être écrit par L’Observatoire du Positif, "sans tomber dans un excès inverse ou un optimisme béat, il faut aussi décrire ce qui va dans un autre sens, réintégrer de la nuance sur ce qui caractérise la société française. Et là, on trouve aussi des raisons d’espérer".



 
 
 

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