L’espoir et la joie pour retrouver notre pouvoir d’agir


Climat, IA, paix, démocratie, les défis auxquels nous sommes collectivement confrontés sont à la fois nombreux et immenses.
Dans de tels cas de figure, il ne s’agit pas de se montrer pessimiste ou bien optimiste. Il convient avant tout d’agir et donc, préalablement, de retrouver notre capacité d’agir (agency en anglais) ou notre pouvoir ou puissance d’agir (empowerment) tant sur le plan individuel que collectif.
Car, on le sait, l’incapacité ou l’impuissance à agir ne peut que conduire au pessimisme, à la résignation, à l’impuissance, au repli sur soi et à la dépression sur le plan individuel ; au pessimisme collectif, à la polarisation, aux tentations radicales ou nationalistes ou encore à l’inaction climatique sur le plan collectif.
On l’a bien vu avec les phénomènes climatiques extrêmes de cet été qui ont généré à coup sûr un double sentiment d’impuissance. D’impuissance face à la chaleur, aux incendies ou à la sècheresse. D’impuissance plus générale face au dérèglement climatique et à ses effets de plus en plus tangibles et dans la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, alors que l’Administration américaine est actuellement dominée par les climatosceptiques qui remettent en cause les réglementations visant à les limiter et la science sur le climat.
C’est la conviction profonde de L’Observatoire du Positif : il est absolument crucial de retrouver notre capacité ou notre pouvoir d’agir tant à titre individuel que collectif. Or, l’espoir et la joie peuvent sans aucun doute nous y aider.
Agentivité et empowerment
La capacité ou le pouvoir d’agir font référence à plusieurs notions, qui peuvent concerner tant le niveau individuel que le niveau collectif.
La première notion est celle d’agentivité. Elle n’est pas très connue du grand public. Elle a été notamment développée par le psychologue canadien Albert Bandura (1925-2021), qui définit l’agentivité comme "la capacité humaine à influer intentionnellement sur le cours de sa vie et de ses actions" (source). Elle est fondée sur un sentiment d’efficacité personnelle, qui consiste à penser que l’on peut obtenir les résultats que l’on souhaite grâce à sa propre action, que l’on peut influencer les événements de sa vie.
Pour Annie Jézégou, "Au sens large, l’agency désigne la capacité de l’être humain à agir de façon intentionnelle sur lui-même, sur les autres et sur son environnement. Ce dernier est alors nommé ‘agent’ au sens anglophone du terme, c’est-à-dire ‘quelqu’un d’autonome, capable de définir ses propres choix et de les réaliser de manière consciente et rationnelle en leur affectant efficacement des moyens pour une finalité’. […] la signification anglophone de the agent est proche de celle de ‘sujet’ en psychologie sociale. Plus précisément, ‘être un agent signifie faire en sorte que les choses arrivent par son action propre et de manière intentionnelle’ (Bandura […]), cela en interaction avec son environnement tout en dépassant ses propres déterminismes et conditions d’existence […]. En d’autres termes, ‘lorsqu’à un moment donné et au regard d’une situation ou d’un contexte spécifique, le sujet exerce une influence intentionnelle sur ses propres conduites et modes de fonctionnement, sur ses actions, sur autrui ou encore sur les systèmes d’action collective, alors il fait preuve d’agentivité’" (source).
Yann Le Bossé, professeur au département des fondements et pratiques en éducation de l’université Laval à Québec, s’est intéressé, quant à lui, à la notion de "pouvoir d’agir", qui "se réfère à la capacité concrète des personnes (individuellement ou collectivement) d’exercer un plus grand contrôle sur ce qui est important pour elles, leurs proches ou la collectivité à laquelle elles s’identifient" (source). Le pouvoir d’agir désigne donc "la capacité d’une personne ou d’un groupe à comprendre, choisir et agir sur ce qui influence sa vie" (source).
Cela fait aussi référence à la notion d’empowerment, qui "peut s'opérer à deux niveaux : le niveau psychologique ou individuel et le niveau communautaire ou collectif. Le niveau individuel renvoie à une capacité accrue des individus à se sentir suffisamment forts pour faire des choix dans leur vie. L'empowerment collectif désigne la capacité d'une communauté, grâce à un processus de participation, à atteindre des objectifs définis collectivement" (source).
Cela peut aussi renvoyer à la "puissance d’agir" du philosophe Spinoza.
Enfin, le célèbre psychologue Martin Seligman, à l’origine de la psychologie positive, s’interroge dans son livre à paraître en septembre prochain Agency sur les raisons qui expliquent pourquoi le progrès humain, l’innovation et l’épanouissement humain se produisent durant certaines périodes et stagnent à d’autres. Or, pour lui, la variable essentielle est justement l’agentivité (agency).

Or, si l’on veut retrouver notre capacité ou notre pouvoir d’agir, il semble indispensable d’opérer au préalable deux types d’action :
(1) Identifier quels sont les obstacles de cette capacité ou de ce pouvoir d’agir, notamment un certain nombre de facteurs externes pour les individus, et aider à les lever afin de devenir plus autonome
(2) Identifier et promouvoir ce qui favorise cette capacité ou ce pouvoir d’agir.
Les effets délétères de la défiance, de l’hyperscepticisme et de la polarisation
Le sociologue Arnaud Zegierman revient dans une tribune publiée le 22 juin par L’Opinion, sur les effets néfastes d’un "complotisme soft" "qui nous fait douter de tout et de tous". Il rappelle à quel point la confiance des Français envers le gouvernement, les médias, les syndicats, les grandes entreprises privées ou même la science est faible. Or, d’après lui, "une société qui présuppose le mensonge de tous ses acteurs ne peut plus décider collectivement. C'est pourquoi désormais, on s'indigne, on s'agite. Mais on n'agit pas". La défiance nous empêche d’agir.
Cela fait écho à ce que disait il y a peu de temps l’historien David Colon (voir Chronique des Bonnes nouvelles) à propos de l’hyperscepticisme, à savoir "un niveau ou un degré de scepticisme excessif qui nous fait douter de tout". Pour lui, "l’hyperscepticisme est un scepticisme destructeur qui prive l’individu de toute possibilité pratique d’accéder à un savoir. Pour accéder au savoir, il faut à un moment donné accorder un minimum de confiance à ceux qui ont pour mission, pour vocation de produire ce savoir, de rechercher la vérité, d’établir les faits. Et ceux que l’on appelait jadis les portiers de l’information, les Gatekeepers, ces éditeurs, ces journalistes, ces scientifiques ont bien évidemment été contournés par la possibilité offerte d’accéder directement à des sources d’information sur les médias sociaux. Mais ce contournement, dès lors qu’il se double d’une défiance à l’égard de la production scientifique, de la production académique et de la production médiatique fragilise les bases mêmes de notre société parce que si nous sommes incapables de nous entendre sur les faits, il nous est impossible de continuer d’espérer maintenir un régime démocratique viable". L’hyperscepticisme nous empêche également d’agir.
L’édito du 29 juin de Conspiracy Watch, qui effectue un travail de veille sur le complotisme, remarque, de son côté, à quel point la "complosphère" choisit de "se soustraire aux faits" à propos de la canicule : "Tout devient affaire de mise en scène : la température, les cartes météo, les alertes sanitaires, jusqu'aux morts lors des épisodes de chaleur. La preuve n'est jamais assez forte pour celui qui a décidé d'avance qu'elle était fabriquée". En définitive, ce sont "des gens qui regardent le thermomètre, constatent qu'il monte, puis accusent celui qui le leur montre" et qui sont pourtant beaucoup suivis sur les réseaux sociaux. Jan Willem Van Prooijen rappelle à ce propos que les théories du complot "prospèrent chez les citoyens se sentant impuissants et dépossédés de tout contrôle" et défend l’idée que "le sentiment d'autonomisation et de maîtrise de son environnement social réduit l'adhésion aux théories du complot". Le complotisme nous empêche d’agir.
Enfin, Nicolas Vanbremeersch, président de Spintank, lui, dénonce l’impact négatif de la polarisation, et notamment de sa déconnexion par rapport à ce que pense une grande majorité de la population, toujours en lien avec la canicule récente et la polémique autour de la climatisation : "Voilà une grosse semaine que le pays étouffe, et que notre discussion publique, qui a des airs d’engueulade de village gaulois en plein album d’Astérix, s’est cristallisée sur la climatisation, sa nécessité, nos tabous et nos politiques en la matière. Ce débat prouve encore une fois de plus la polarisation extrême, non des avis des Français, qui sont assez convergents en la matière, mais bien des opinions exprimées par les politiques et dans les médias et médias sociaux, qui empruntent un champ du noir et blanc, de l’accusation de l’autre, et de l’absence de nuance, dans un pays fatigué et échauffé". La polarisation nous empêche d’agir.
Défiance généralisée, hyperscepticisme, complotisme et polarisation sont par conséquent autant d’obstacles à notre capacité d’agir individuelle et collective.
L’espoir, comme ferment du pouvoir d’agir
Il y a ce qui nuit à la capacité ou au pouvoir d’agir. Mais il y a aussi ce qui les favorise. C’est le cas en particulier de l’espoir.
C’est ce que prône Elin Kelsey, notamment dans un livre qu’elle a publié en 2025, How to Be Hopeful: Empowering Practices to Overcome Despair and Act for Climate Justice. Elin Kelsey est chercheure et praticienne dans les domaines des émotions liées au climat et de la conservation de la faune sauvage.

Dans un entretien accordé à Psychology Today, elle explique qu’elle a écrit ce livre parce qu’elle a "ressenti le besoin de remettre en cause ce discours démobilisateur de fatalisme qui anéantit l'espoir, nuit gravement à notre santé émotionnelle et mentale, et réduit notre capacité d'action (agency) face aux enjeux de justice climatique ainsi qu'aux autres crises bien réelles auxquelles nous sommes confrontés".
Elle dénonce, en effet, le fléau du désespoir : "Le sentiment de désespoir (hopelessness) est terrible. Nous perdons notre capacité à faire confiance ou à solliciter le soutien et l'aide d'autrui. Nous ne parvenons plus à envisager des solutions de manière créative. Nous devenons sceptiques ou, plus souvent, cyniques. Si nous subissons les conséquences directes des crises liées à la justice climatique et à la biodiversité - dômes de chaleur, incendies, inondations, sécheresses, pollution de l'air et de l'eau, perte de moyens de subsistance, entre autres - la colère, la frustration et le désespoir peuvent se mêler à un profond sentiment de trahison de la part des gouvernements et des autres institutions sur lesquels nous devrions pouvoir compter".
Ceci est alimenté par notre exposition à des informations sur le climat qui sont très largement négatives et qui contribuent à entraver notre capacité à agir. Elin Kelsey estime que "notre état émotionnel influence considérablement la manière dont nous réagissons aux crises. Nos émotions sont une réponse directe aux problèmes auxquels nous sommes confrontés et aux récits dans lesquels nous évoluons. Des solutions face au changement climatique voient le jour aux quatre coins du monde, mais il est peu probable que nous en entendions parler. La couverture médiatique du changement climatique se concentre presque exclusivement sur les problèmes environnementaux. Selon une analyse réalisée en 2024 sur les titres de 336 000 articles consacrés au changement climatique sur Google Actualités, moins de 1% d’entre eux mentionnent une solution. Il est difficile de s’attaquer aux problèmes tout en étant confronté à un flot incessant de nouvelles alarmantes. Faute d’entendre parler de ce qui fonctionne, nous supposons naturellement que tout va mal. Le récit constant d’une catastrophe climatique inéluctable entrave notre capacité à agir".
Elle recommande, par conséquent, de faire le choix de l’espoir : "L’espoir n’est pas un simple sentiment passif, mais un choix actif, une posture qu’il convient de cultiver et de pratiquer face à la colère, au désespoir et au sentiment d’impuissance qui accompagnent souvent l’état du monde".
Ce n’est pas de la naïveté, "du simple vœu pieux ni de la ‘positivité toxique’", c’est un espoir fondé sur des solutions concrètes, sur des preuves : "L’ouvrage How to Be Hopeful ancre la pratique de l’espoir dans des preuves concrètes – issues de solutions et de tendances sociales, technologiques ou fondées sur la nature – qui nous orientent dans la bonne direction. Savoir ce qui fonctionne nous permet d’adapter et d’amplifier l’impact de ces solutions et tendances, tout en renforçant notre capacité à exiger des décideurs qu’ils mettent en œuvre les mesures ayant prouvé leur efficacité. J’ai fini par qualifier cette démarche d’’espoir fondé sur des preuves‘. Nous avons besoin de preuves solides pour surmonter le sentiment profond de trahison et la perte de confiance que nous éprouvons ; c’est pourquoi cette dimension factuelle de l’espoir est si essentielle".
Elin Kelsey explique dans un autre entretien, accordé à CBC News, que cette posture mettant l’accent sur l’espoir ne va pourtant pas de soi aux yeux des militants écologistes : "Il existe une crainte, une peur très ancrée, selon laquelle parler d'espoir et de solutions pourrait engendrer un certain sentiment de complaisance, laissant croire aux gens qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter - que tout va bien et qu'aucun changement n'est nécessaire. C'est une préoccupation pour les militants écologistes, qui craignent que cela ne relâche la pression exercée sur les responsables politiques et n'affaiblisse l'impératif d'agir. Or, mon point de vue est que nous aurons toujours besoin de groupes de pression pour maintenir cette exigence d'action auprès des décideurs. Absolument. Cela fait partie intégrante de notre processus démocratique et s'avère indispensable face à ces enjeux urgents. Toutefois, à l'échelle individuelle, la littérature en psychologie démontre qu'une exposition constante au désespoir s'avère en réalité très démotivante. Cela nous pousse à nous replier sur nous-mêmes, à nous désintéresser du sujet, à baisser les bras, à nourrir notre cynisme, à nous méfier davantage d'autrui, à nous isoler et à perdre en créativité. Autant de réactions dont nous n'avons nullement besoin à une époque où il nous faut, au contraire, des solutions créatives portées par le collectif".
Mais, comme elle le dit dans l’entretien pour Psychology Today, "Nous devons cesser de nous priver nous-mêmes de notre pouvoir d’agir (Disempowering ourselves)". C’est effectivement vital et c’est toute la philosophie de L’Observatoire du Positif.
Cela fait largement écho aux résultats d’une vaste étude récente menée par des chercheurs japonais sur la base de données collectées dans 37 pays : "Les résultats ont confirmé l'existence, en moyenne, d'une association positive entre le bien-être subjectif, la connaissance des enjeux environnementaux, le niveau d'instruction, la satisfaction à l'égard de la vie, la santé mentale, les émotions positives et l'engagement dans des comportements pro-environnementaux". Ils montrent notamment qu’"Une relation positive a été établie entre le bien-être émotionnel et les comportements pro-environnementaux des individus". En revanche, "les coefficients associés à la colère se sont révélés négatifs et statistiquement significatifs, indiquant une association négative entre la colère et les actions altruistes de préservation de l'environnement".
Le chercheur finlandais Panu Pihkala a également beaucoup étudié le lien entre émotions positives et attitudes pro-environnementales. Il est l’auteur d’un livre uniquement publié en finlandais dont le titre était Eco-anxiété et espoir (Päin helvettiä? Ympäristöahdistus ja toivo). Pour lui, "L'espoir est un grand mot. Il peut revêtir des significations différentes selon les personnes ; l'espoir ne se résume pas à de simples vœux pieux. Fondamentalement, l'espoir est lié au sens. Il se manifeste par la capacité d'agir (agency), l'énergie et les efforts déployés pour améliorer les choses, autant d'éléments qui donnent du sens" (source).
La joie, comme incitation à agir
Mais il n’y a pas que l’espoir sur lequel nous devons nous appuyer pour retrouver notre capacité d’agir. Il y a aussi la joie.
Dans une chronique récente pour Le Monde, Sylvie Chokron rappelle que "les émotions positives comme la joie facilitent les apprentissages et améliorent notre santé mentale". Elle y fait en particulier référence aux travaux de Barbara Fredrickson et de Christine Branigan qui "ont démontré que la joie provoque un véritable ‘feu d’artifice’ au niveau cérébral en activant l’amygdale cérébrale, chargée du traitement de la valence émotionnelle des informations, l’hippocampe, gardien de notre mémoire et donc de nos souvenirs heureux, le cortex cingulaire, le striatum et l’insula, qui nous permettent d’anticiper une joie à venir. La joie libère également de la dopamine, l’hormone du plaisir, de la sérotonine, celle du bonheur, ainsi que de l’ocytocine, celle de l’attachement, sans oublier les endorphines, véritables antidouleurs naturels, impliqués dans la sensation de bien-être physique que nous éprouvons lorsque nous sommes joyeux".
Gaspard Gantzer, communicant et ancien conseiller de François Hollande à L’Elysée, s'intéresse lui aussi à la joie en publiant au début du mois de juillet un livre intitulé Joie et Paix (Novice, 2026), dans lequel il rappelle que "les grandes victoires politiques ne naissent pas de la peur, mais de la joie" et que "les moments politiques décisifs sont souvent des moments d’enthousiasme collectif". Il y propose de "repenser la vie politique moins comme une gestion anxieuse des crises que comme la capacité à redonner envie de construire un avenir commun dans la joie, et même peut-être dans la bonne humeur".

Dans un post récent, Nicolas Bordas, qui a pu lire le livre, explique que "L’intuition défendue par Gaspard Gantzer est aussi simple que stimulante : les grandes transformations naissent moins de la peur que du désir. La joie n’y apparaît ni comme une émotion secondaire ni comme une forme d’optimisme naïf, mais comme une véritable force de mobilisation. Une idée qui invite à regarder autrement ce qui met réellement une société en mouvement, et peut-être redonner à la joie toute sa force politique". En définitive, "la joie augmente notre puissance d’agir. Elle nous rend plus capables, plus créatifs, plus ouverts aux autres. À l’inverse, les passions tristes comme la peur, la haine, le ressentiment diminuent cette puissance. Elles nous replient sur nous-mêmes et nous conduisent davantage à subir le monde qu’à le transformer".

L’espoir et la joie semblent donc être des étapes préalables essentielles pour retrouver notre capacité d’agir et donc pour être en mesure de faire face aux grands défis qui nous attendent.



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