Lutter contre l’information toxique
- eddyfougier

- il y a 5 heures
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Deux importants rapports récemment publiés traitent tous les deux de notre façon de nous informer. Cela paraît d’autant plus important que notre exposition constante à des informations, la plupart du temps négatives et anxiogènes, mais aussi souvent "toxiques", a des incidences sur notre perception de la réalité, sur notre "agentivité", à savoir notre sentiment d’efficacité personnelle et d’être l’"agent" de notre propre existence, et, par extension, sur notre santé mentale.
La prédominante des réseaux sociaux en tant que sources d’information
La 15e édition du rapport annuel Digital News Report 2026 est publiée par le Reuters Institute for the Study of Journalism (RISJ). Ce rapport analyse le mode de consommation de l’information dans 48 pays (Afrique du Sud, Allemagne, Australie, Brésil, Canada, Corée du Sud, Espagne, Etats-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Nigeria, Royaume-Uni, Turquie...).

Voici ce que l’on peut en retenir.
(1) L’intérêt pour l’actualité (news) diffusée par les médias traditionnels et les médias sociaux est en baisse.
Depuis 2021, la proportion de personnes extrêmement ou très intéressées par les news a ainsi baissé de 13 points de pourcentage. Parallèlement, l’évitement de l’information (à savoir les personnes qui évitent les informations parfois ou souvent) continue de croître. On est passé de 29% d’évitants en 2017 à 42% en 2026.
(2) Dans les 48 pays suivis par le Reuters Institute, on observe une Intensification de la "plateformisation" de la consommation d’informations.
En 2026, les réseaux sociaux numériques et les plateformes vidéo sont désormais les principales sources d’information dans le monde, devant les journaux télévisés et les sites web et les applications de médias et organes de presse traditionnels. Pour la première fois, on s’informe davantage par l’intermédiaire de TikTok, Instagram ou YouTube que par le biais des JT des grandes chaînes de télévision, des chaînes d’information en continu, de la radio ou de la presse écrite.
Le recours du public aux sources d’information traditionnelles continue de baisser comme cela a été le cas ces dernières années. L'utilisation des chaînes d'information télévisées a ainsi diminué de 13 points de pourcentage depuis 2020. C’est la même tendance pour celle des sites web et des applications des médias traditionnels (12 points de %). On voit bien que, si la première vague des réseaux sociaux (Facebook, Twitter-X) a eu un impact sur la presse écrite, c’est la télévision qui est impactée par la seconde vague (TikTok et Instagram) avec également le développement de YouTube.


(3) On s’aperçoit également que l’importance des vidéos en ligne et l’émergence de créateurs de contenu en ligne influencent la façon dont l’information traditionnelle est délivrée et que l'utilisation des chatbots d'IA pour l'actualité se développe rapidement (c’est notamment le cas pour les catégories les plus intéressées par l’actualité et pour les jeunes).
(4) La confiance du public envers l’information poursuit également sa baisse.
Le taux de confiance moyen dans les 48 pays est à son niveau le plus bas depuis que celle-ci est mesurée (2015) avec un taux de 37 %. Pour les auteurs du rapport, "Cette baisse de confiance à l'échelle mondiale reflète en partie des inquiétudes plus générales qui dépassent le cadre du secteur de l'information : la confiance envers les institutions et les dirigeants est en net recul, et le journalisme est souvent la cible d'attaques directes de la part de personnalités politiques influentes".
En outre, les enquêtes montrent bien que les réseaux sociaux et les plateformes vidéo font l’objet d’une moindre confiance par rapport à la presse traditionnelle. Dès lors qu’ils deviennent les principales sources d’information, cela a à l’évidence une incidence sur la confiance générale vis-à-vis de l’information. Les auteurs en tirent la conclusion selon laquelle "On peut probablement s'attendre à ce que la confiance dans l'information en général continue de baisser à l'avenir".

(5) Les inquiétudes du public concernant les fake news sont également en hausse pour atteindre 62% en moyenne.
Or, il est aussi évident que les fake news sont bien plus nombreuses sur les réseaux sociaux et les plateformes vidéo que dans les médias traditionnels.
(6) Cela amène les auteurs du rapport à mettre en exergue "Un paradoxe apparent entre les comportements et les attitudes"
"On observe une évolution constante des habitudes de consommation d'informations au profit des médias sociaux, des plateformes vidéo et, plus récemment, de l'intelligence artificielle. Parallèlement, les inquiétudes concernant la confiance dans l'information, la désinformation et l'impact plus large de ces plateformes s'accroissent".
Autre paradoxe, ceux-ci considèrent que "la commodité semble l'emporter sur la vigilance", même si le public continue majoritairement de soutenir l’idée d’impartialité dans la couverture médiatique (leur proportion tend néanmoins à baisser depuis 2020).
(7) Enfin, on peut observer un mécontentement sur la façon dont les médias traitent certains sujets. C’est tout particulièrement particulier le cas de l’immigration.
Les auteurs du rapport terminent malgré tout ce rapport sur une note plutôt positive : "Le public se soucie toujours de ce que l'actualité et le journalisme, sous leurs nouvelles formes comme sous certaines formes traditionnelles, ont à offrir".
Ils estiment, par conséquent, que "les médias peuvent jouer un rôle essentiel en aidant les gens à comprendre les bouleversements majeurs qui secouent le monde et en instaurant la confiance dans les sociétés et les quartiers où les gens peuvent parfois avoir le sentiment que ce qui les divise l'emporte sur ce qu'ils ont en commun".
Le caractère de plus en plus toxique de l’information
Le second rapport sur La lutte contre les informations toxiques à l’ère numérique vient d’être publié par l’Académie des technologies.

Il s’inscrit bien dans le contexte décrit dans le rapport du Reuters Institute for the Study of Journalism, à savoir la prédominance des réseaux sociaux comme source d’information, la crise de la confiance vis-à-vis de l’information et des médias ou les inquiétudes vis-à-vis des fake news en mettant l’accent sur un concept-clef, celui de l’"information toxique".
L’information toxique est définie comme "toute information qui dégrade la capacité des destinataires à comprendre leur environnement et à agir dans leur intérêt ou dans l’intérêt général, qu’elle soit introduite et diffusée avec ou sans l’intention de nuire ou de manipuler".
On peut tout d’abord identifier trois types d’informations toxiques :
(1) La désinformation, qui correspond à des "informations fausses, émises dans l’intention délibérée de manipuler les esprits". C’est notamment le cas de la désinformation politique et de la désinformation scientifique (climato-scepticisme ou virodénialisme). Il s’agit bien évidemment de l’information toxique la plus connue.
(2) La mésinformation, à savoir "des informations fausses, c’est-à-dire non conformes aux faits, émises sans intention de nuire, que l’erreur provienne d’une conviction infondée ou d’un défaut de vérification". Ce sont des informations erronées qui sont propagées sans qu’il y ait une volonté de nuire. C’est, par exemple, une information divulguée un peu trop rapidement par une presse à sensation. On peut ainsi citer le cas de décès de personnalités qui ont été annoncés dans la presse alors que celles-ci étaient bien vivantes (Martin Bouygues, Bernard Tapie, Pascal Sevran…).
(3) La malinformation désigne "des informations vraies, mais possiblement incomplètes, tronquées, biaisées ou partisanes, diffusées avec une intention manipulatoire". Cela consiste à déformer volontairement la réalité pour défendre une vision ou un intérêt spécifique. C’est notamment l’instrumentalisation de faits divers dans certains organes de presse et médias audiovisuels. D’un certain point de vue, la publicité et la communication d’entreprises et de marques relèvent en grande partie de la malinformation.
Leur point commun est néanmoins de rendre l’information toxique pour le public. Ces informations toxiques ont très souvent trait à la santé, à l’environnement et au climat, à la vie politique ou à des choix technologiques.

Le rapport recense les acteurs qui produisent et diffusent ces informations et ce qui a changé en la matière ces dernières années.
La manipulation de l’information a pris une nouvelle dimension depuis quelques années compte tenu de quatre évolutions technologiques ou économiques :
(1) Les médias en ligne et les réseaux sociaux, qui permettent notamment "d’atteindre très vite des cibles très nombreuses" et de faciliter "le rapprochement de gens qui ont la même opinion"
(2) Le microciblage, qui permet de "personnaliser les messages en fonction des caractéristiques du destinataire, de dire à chacun ce qu’il a envie d’entendre sans avoir besoin d’assurer la cohérence des messages émis"
(3) Le modèle économique des plateformes et des médias financés en grande partie par la publicité qui "repose sur l’économie de l’attention" et qui "consiste à capter l’attention pour la vendre à des annonceurs ou à des sponsors", ce qui tend à favoriser "les contenus étonnants, scandaleux et radicaux [qui] captent mieux l’attention, ainsi que les contenus confortant nos opinions"
(4) "Des agents, humains ou IA, peuvent produire et diffuser massivement des messages personnalisés ou saturer l’espace informationnel avec des informations qui prendront tant de place que d’autres agents, humains ou IA, les considéreront comme des vérités établies".
Mais ce qui va nous intéresser plus particulièrement ici, ce sont nos propres failles et nos vulnérabilités individuelles face aux informations toxiques que les producteurs et diffuseurs de ces informations vont chercher à exploiter. C’est ce que les auteurs du rapport désignent comme "la réceptivité des cibles".
(1) Les biais cognitifs
Ces biais sont désormais bien connus et on sait d’où ils viennent : "Le recours systématique au raisonnement demande plus de temps et d’effort qu’une approche intuitive fondée sur la reconnaissance de situations connues. Cette économie d’énergie, qualifiée ‘d’avarice cognitive’ (cognitive miser), est souvent efficace mais nous conduit parfois à des conclusions ou des convictions erronées".
Le rapport mentionne les biais cognitifs suivants qui jouent un rôle important face aux informations toxiques :
Le biais de confirmation, qui consiste "à ne prendre en considération que les informations venant conforter nos croyances a priori"
Le biais de normalité, qui nous amène "à croire que les choses fonctionneront à l’avenir comme elles l’ont fait par le passé"
La préférence pour le présent, pour des récompenses et stimulations immédiates
Le biais de disponibilité, qui nous pousse "après exposition à une situation particulière, à surestimer la probabilité qu’elle se répète"
(2) Le besoin d’appartenance et de conformité
Cela fait référence à "un besoin de sécurité psychologique [qui] nous pousse à épouser les valeurs, les idées, les usages, les comportements et les interprétations des groupes et communautés dont nous sommes membres" et qui peut être renforcé par une faible estime de soi et un fort besoin d’affiliation.
Plutôt que de prendre du temps et de faire des efforts pour s’informer, d'approfondir la connaissance d’un sujet et d'essayer de tenir compte des différents points de vue, il est plus facile, et plus tentant, de "nous fier à l’opinion de ceux que nous jugeons les plus crédibles, souvent proches de nous affectivement ou cognitivement, au risque de nous enfermer dans des bulles informationnelles". Ce sera d’autant plus le cas qu’"un individu bien socialisé dans une organisation ou une communauté adhère à la plupart des croyances que celle-ci secrète et il interprète son environnement de la même manière que les autres membres".
(3) Le respect de l’autorité et du rôle
Cela correspond à "notre propension à suspendre notre jugement critique face aux injonctions des détenteurs d’une autorité" comme la célèbre expérience de Stanley Milgram l’a bien montré : "nous avons tendance à écouter ceux que nous considérons comme des experts, ou qui sont admis comme tels par notre communauté" et "plus généralement, nous avons tendance à nous comporter en conformité avec ce que nous pensons être attendu de notre rôle, dans le cadre du ‘contrat social’ avec notre communauté. Et donc, si une source que nous reconnaissons comme autorité cognitive nous explique que nous devons nous comporter de telle manière, nous le faisons".
(4) La résorption des dissonances cognitives
La notion de dissonance cognitive renvoie à une situation où "les croyances et les comportements ne sont pas en cohérence", ce qui peut s’avérer inconfortable. Cela va nous conduire à adapter soit notre comportement, soit nos croyances afin qu’ils soient à nouveau alignés. Cela peut aller jusqu’au déni.
(5) Le déni ou la fabrique de l’aveuglement
Le déni peut se définir comme "un mécanisme de défense face à une réalité perçue comme menaçante ou traumatisante". C’est est donc "un moyen d’échapper, au moins temporairement, à un évènement traumatisant ou à un conflit interne inconfortable ou douloureux", qui peut se transformer en "un combat contre la réalité elle-même".
Cela peut alors nous amener à "refuser d’admettre une chose que nous savons pourtant être vraie et de refuser de nous confronter à la réalité" et à nous montrer sensibles au complotisme. Un complot est ici défini comme "une représentation globale du monde qui fait intervenir une intentionnalité".
Le déni s’explique par le poids des habitudes, le besoin de défendre son identité, l’angoisse du vide ou la peur de la mort…
(6) La rhétorique falsificatrice
Cela consiste à "faire perdre confiance dans les sources d’information plus fiables, qui auraient intérêt à faire croire telle ou telle chose, et de créer ainsi un état de confusion".
Pour y parvenir, les falsificateurs vont "s’affranchir de l’obligation de cohérence", dévoyer l’esprit critique et la "notion de vérité", mais aussi la liberté d’expression, et défendre des "vérités alternatives". Sans que le rapport le mentionne explicitement, on a tout de même tous Donald Trump en tête lorsque l’on pense à la rhétorique falsificatrice.
Comment lutter contre ces informations toxiques ?
Le rapport s’intéresse avant tout aux réponses collectives – au niveau de l’Etat, de l’encadrement juridique ou des médias – en considérant que celles-ci représentent d’abord un danger pour la démocratie.
Il donne néanmoins quelques conseils sur un plan individuel, ce qui nous intéresse davantage ici, afin de favoriser la "capacité de chacun à résister aux manipulations, à conserver l’envie et la capacité de trouver des informations fiables, à discerner faits et opinions, à comprendre les controverses, à participer aux délibérations".
Il nous recommande en particulier de développer notre esprit critique, défini comme un "ensemble de mécanismes nous permettant d’évaluer une information mise à notre disposition et de doser la confiance que nous lui accordons". Cela consiste "à exercer une vigilance au regard de l’origine d’une information, des motivations de celui qui l’émet ou la transmet, des moyens de preuve fournis et de la cohérence du contenu".
Cela implique de développer des "compétences adaptées au domaine concerné", de prendre davantage conscience de nos biais cognitifs, d’être plus "familiers de la méthode scientifique", de savoir "nous tourner vers des experts compétents ou des outils comme Wikipedia", de savoir faire la part entre fait, opinion, croyance, conjecture et vérité, ou encore d’"apprendre à débattre".
On peut remarquer plus généralement que différentes institutions nous donnent des conseils, notamment pour ne pas tomber dans le piège de la désinformation. C’est le cas par exemple du Parlement européen, de la Commission européenne ou du gouvernement français.
Mais, elles nous donnent peu d’outils pour nous aider à comprendre pourquoi ces informations vont autant nous attirer, et quelquefois nous convaincre, et pourquoi nous sommes tellement vulnérables et comment nous en protéger.
Le rapport de l’Académie des technologies nous indique à ce propos, à juste titre, que "Les addictologues savent qu’on ne limite pas efficacement la consommation d’un produit toxique seulement par des politiques de prohibition, c’est-à-dire de pénalisation des producteurs, des distributeurs, voire des consommateurs, mais qu’il faut tenter d’agir aussi sur l’appétence des toxicomanes pour le produit qui les met en danger".



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