Coiffeurs, commerçants, pharmaciens, professionnels de proximité : les gardiens de la fraternité
- eddyfougier
- il y a 1 jour
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Dans un webinaire organisé le 16 avril 2026 par le think tank Destin Commun, Laurence de Nervaux, sa directrice générale, a fait référence au "hors radar". C’est ce que l’on ne voit pas nécessairement dans les résultats des études quantitatives, à savoir les sondages classiques, mais ce que l’on peut percevoir plutôt dans les études qualitatives, dans les groupes de discussion.
L'importance des small talks
Or, d’après elle, ces derniers temps, ce qui apparaît souvent dans ces groupes, c’est l’importance, aux yeux des Français, des "small talks", ces petites conversations informelles du quotidien, d'autant que ceux-ci déplorent le fait qu’il n’y a plus de lieux où l’on se croise, où l’on se côtoie. Le grand symbole de cette disparition des lieux où l’on se croise est bien évidemment la forte réduction du nombre de cafés en France. On en dénombrait 508 000 en 1939. En 2025, il n’en restait plus que 34 000, soit une baisse de 93% (source).
Des enquêtes tendent à montrer, en effet, que, pour les Français, le lien social se dégrade ces dernières années en France.
C’est le cas du Baromètre du lien social. Dans l’édition 2025 de ce Baromètre, 71% des personnes interrogées estimaient ainsi que l’état du lien social était mauvais et 85%, qu’il s’était dégradé ces dernières années.
Il en est de même de l’enquête "Fierté française" également de Destin Commun, dont la Chronique des Bonnes nouvelles a déjà eu l’occasion de parler : "Au quotidien, les Français déplorent une dégradation des liens sociaux, qu’ils attribuent aux écrans et réseaux, à l’individualisme et au climat de peur".
Cette même enquête met cependant en avant l’importance des small talks, que les auteurs du rapport qualifient même d’"humanisme du quotidien", et qui sont "plébiscité[s] par les participants à l’enquête" : « Ces interactions ordinaires - un mot échangé, une attention, une conversation sans enjeu - sont le socle d’un humanisme du quotidien, en réintroduisant de la considération là où pourrait s’installer l’anonymat".
Les artisans de la cohésion sociale
Dans la continuité de cette enquête, Destin Commun vient de publier un rapport rédigé par Clara Delétraz, Clémentine Guilbaud Demaison et Laurence de Nervaux intitulé "Fraternels professionnels. Coiffeurs, commerçants, pharmaciens : les artisans de la cohésion" dans lequel les auteures reconnaissent le rôle essentiel que jouent ces professionnels de proximité "artisans de la cohésion" qui favorisent l’expression de ces "small talks" : "Quelques mots échangés avec un commerçant, une coiffeuse, un facteur, une pharmacienne. Ces brèves interactions sont le plus souvent anodines voire banales : on échange un sourire, une plaisanterie, une question sur la santé ou la météo… Rien de renversant, ni de décisif au niveau individuel".
Les auteures de ce rapport rappellent que "Ces interactions informelles sont souvent évoquées incidemment lors des groupes de discussion avec des Français que nous organisons dans le cadre de nos enquêtes qualitatives. Pourtant, le rôle social de ces professionnels, qui s’exerce dans les marges du travail prescrit et marchand, dans des gestes informels et quotidiens, reste largement invisible. En 2020, la crise sanitaire a brièvement mis à jour cette réalité. Pendant quelques semaines, nombre de ces métiers, non télétravaillables, ont été qualifiés 'd’essentiels', applaudis, valorisés pour leur rôle dans la continuité de la vie économique et sociale du pays. Mais cette reconnaissance a été de courte durée et suivie de peu d’effets à long terme dans la valorisation de ces professions".
Or, pour elles, "ces métiers sont indispensables au fonctionnement quotidien de la société par les services marchands mais aussi relationnels qu’ils offrent, mais leur contribution reste largement sous-estimée".
C’est la raison pour laquelle elles ont décidé de mener une enquête qualitative auprès de ces professionnels par le biais de groupes de discussion. Sont concernés les métiers suivants : vendeurs en boulangerie ou autre commerce de bouche, vendeurs sur les marchés, coiffeuses, cafetiers et barmans, pharmaciens, facteurs, kinésithérapeutes, aides à domicile, aides ménagère, infirmiers.
Les auteures considèrent que ces métiers sont indispensables parce qu’ils tendent à favoriser ce qu’elles appellent les "liens légers" pour parler "des interactions plutôt brèves, sans enjeu explicite à court terme, souvent peu intenses sur le plan émotionnel, mais régulièrement répétées, inscrites dans la durée et dans l’espace physique de proximité, et porteuses d’une reconnaissance mutuelle minimale".
Ces liens légers correspondent aux "relations de proximité géographique et de familiarité ordinaire : le gardien d’immeuble que l’on salue plusieurs fois par semaine, le vendeur du marché à qui l’on achète ses légumes depuis des années, la mère ou le père croisé devant l’école avec qui l’on échange quelques banalités.".
Ils prennent la forme de "conversations anodines, small talk, plaisanteries récurrentes, commentaires sur la pluie, les vacances ou les enfants". Même si ces relations ne sont ni stratégiques, ni utilitaires, elles ne sont pas pour autant insignifiantes d’autant qu’elles "s’inscrivent de façon sine qua non dans l’espace physique, dans un lieu identifié, implanté au sein d’un territoire, et ne peuvent ainsi être dématérialisés à travers des échanges téléphoniques ou numériques".

Pour les auteures du rapport de Destin Commun, ces liens légers jouent un "rôle social indéniable, en produisant moins d’opportunités que de reconnaissance et de sentiment d’appartenir à une communauté locale ou nationale". Ceux-ci contribuent par conséquent à la "stabilisation des relations sociales".
Elles estiment même que ces liens légers constituent "l’un des fondements les plus discrets mais les plus solides de la cohésion sociale. Ils entretiennent les normes de civilité, réaffirment la primauté de la relation et maintiennent une continuité relationnelle dans des sociétés marquées par le numérique, la mobilité et l’individualisme" dans un contexte sociétal caractérisé par la "raréfaction des espaces traditionnels de socialisation, de montée des interactions numériques, et d’isolement croissant des individus, et pas uniquement des plus âgés", mais aussi dans un contexte économique de "concentration commerciale, [de] concurrence parfois déloyale des grandes plateformes de vente en ligne, notamment chinoises, [de] déplacement vers des grandes zones commerciales ou [de] fermeture progressive des guichets physiques".
Au-delà de la "valeur sociale de l’anodin", ces conversations sur "la pluie et le beau temps" ont aussi un impact positif sur le bien-être émotionnel des individus. Une expérience menée par des chercheurs américains a, en effet, montré que "des personnes invitées à engager la conversation avec des inconnus dans les transports se déclarent plus heureuses que celles qui restent dans leur bulle". Il en a été de même pour différentes expériences menées plus récemment en France, aux Etats-Unis et à Singapour, qui indiquent que "les participants sous-estiment systématiquement à quel point ces conversations banales peuvent être intéressantes, agréables et susciter l’envie de poursuivre l’échange".
C’est la raison pour laquelle les professionnels de proximité jouent un rôle aussi important. Cela s’explique aussi par leur grand nombre puisque l’Insee évalue à un tiers la part des actifs qui "exercent une activité impliquant des interactions régulières avec des usagers, des clients ou des patients", soit entre 8 et 10 millions de personnes en France. Cela signifie donc qu’"À l’échelle du pays, cela représente des dizaines de millions de micro-interactions quotidiennes".
Cela renvoie à la notion de care, au sens large du terme, car "Prendre soin, ce n’est pas seulement répondre à une urgence ou à une pathologie : c’est contribuer, au quotidien, à maintenir un monde habitable pour les autres".
Les gardiens de la fratenité
C’est ce qui explique pourquoi les auteures du rapport de Destin Commun considèrent que "ces professionnels participent à une forme d’humanisme concret, où l’attention portée à chacun devient une condition du collectif" et pourquoi elles les qualifient de "fraternels professionnels" en étant "des artisans et des gardiens de la promesse républicaine" de fraternité.
Ces professionnels témoignent également de l’existence d’une déconnexion entre les représentations et ce que vivent les gens au quotidien : "tous les professionnels interrogés se rejoignent néanmoins sur un point marquant : leur quotidien et leurs interactions avec les Français sont en opposition radicale avec ce que les médias (télévision, radio, réseaux sociaux) disent de la société. Ce qui les touche en particulier, c’est la prolifération de contenus et d’informations anxiogènes voire violents qui invisibilisent ce dont ils sont témoins et acteurs chaque jour : le lien humain et la fraternité quotidienne".
Ces liens légers favorisés par ces professionnels de proximité n’en sont pas moins menacés par diverses tendances, telles que la montée des tensions dans les interactions quotidiennes (incivilités), le rôle négatif des écrans, la pression de la rentabilité (pour laquelle le lien représente une perte de temps) et bien évidemment la faible reconnaissance dont bénéficient ces acteurs et la réduction de leur nombre (c’est tout particulièrement le cas des cafés, comme on l’a vu, et des commerces alimentaires de proximité).