Le grand danger des peurs outrancières
- eddyfougier

- il y a 8 heures
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Lundi 8 juin 2026, petit scroll du matin : reprise des bombardements au Moyen-Orient, séisme en Asie du Sud-Est avec une crainte de tsunami, quelques faits divers dramatiques, un rapport du SIPRI sur l’accroissement du risque nucléaire mondial…
A l’évidence, chaque jour, nos peurs, tant individuelles que collectives, sont sans cesse activées ou réactivées.
Qu'est-ce que la peur ?
Anne Muxel et Pascal Perrineau définissent la peur dans Inventaire des peurs françaises (Odile Jacob, 2026) comme une "émotion qui, sous toutes les latitudes et de tout temps, naît en nous à la perception ou même à l’imagination d’un danger". Elle correspond aux "mécanismes de défense" mis en place par notre cerveau" face à une menace dans le but de "tenter d’atténuer les conséquences de la menace et améliorer les chances de survie" (source).

Cela se traduit généralement par trois réflexes : combattre, fuir ("fight ou flight" en anglais) ou rester immobile.
Il est aussi à noter que "Si, à l’origine, cette réaction intervenait pour aider nos ancêtres à échapper aux prédateurs dans un monde empli de dangers, aujourd’hui, on ressent plus couramment ces sensations en cas de menaces mentales : à savoir des menaces peu susceptibles de mettre en danger notre intégrité physique mais celles capables probablement de déclencher une détresse psychologique. Le dilemme combattre ou fuir provoque une réaction de votre amygdale, la partie de votre cerveau impliqué dans le fonctionnement émotionnel. Ce système cérébral originel fait partie intégrante du processus de peur, mais il est incapable de distinguer entre menace physique et menace mentale" (source).
Ces peurs peuvent faire écho à des causes objectives, à des menaces réelles. Sur le plan individuel, cela peut être la peur de la maladie, du chômage, du déclassement social, de la pauvreté, de la solitude, de la violence, de la vieillesse, de la mort… Mais, ces peurs peuvent être également plus personnelles : peur du vide, de certains animaux, de l’enfermement, de parler en public ou à sa jolie voisine, du rejet, de l’avion, des piqûres, de la foule, de l’empoisonnement, de la pollution…
Sur le plan collectif, cela peut être la peur des effets du dérèglement climatique, de la guerre – et même d’une Troisième Guerre mondiale – ou d'une guerre civile, d’une crise économique, de la dictature, d’une nouvelle pandémie, comme on a pu le voir récemment à propos de l’hantavirus, d’un effondrement du système de protection sociale ou de retraite, de l’IA, des catastrophes naturelles, de la fin du monde...
L’historien Georges Duby, cité dans le livre d’Anne Muxel et de Pascal Perrineau, en faisant référence aux grandes peurs archaïques sur la longue période parlait ainsi de la peur de la misère, de l’Autre, des épidémies, de la violence et de l’Au-delà.
Pour les Français interrogés en 2024 dans une enquête consacrée à leurs peurs, on pouvait voir que les enjeux qu’ils jugeaient les plus menaçants pour le monde étaient le réchauffement climatique, la guerre, le terrorisme, la drogue et les trafics, l’afflux des migrants et des étrangers, le déclin économique, la montée de l’extrémisme politique, la délinquance, les nouvelles maladies et épidémies, l’intégrisme religieux, le recul de la démocratie et la guerre civile.
Ce sont des peurs universelles. Nombre d’entre elles sont tout simplement liées à l’évolution de l’espèce humaine. Elles ont aidé nos lointains ancêtres à survivre. Et il est tout à fait normal et justifié de se méfier et d’avoir peur, par exemple, des serpents.
Mais, ces peurs ne sont pas toujours fondées. Comme l’écrivent Anne Muxel et Pascal Perrineau, "s’y mêlent des composantes réelles ou objectives et d’autres imaginaires ou fantasmées" et "si la peur peut être considérée comme 'naturelle', si elle est en chacun et jalonne notre existence dans un dialogue intime avec nous-même, elle est aussi instrumentalisée et objet de manipulations dans le champ social et politique".
Il convient, en effet, de tenir compte de deux éléments-clefs à propos de ces peurs.
L’instinct de la peur (H. Rosling)
Le premier de ces éléments est ce que le célèbre médecin et conférencier Hans Rosling (1948-2017) a appelé l’"instinct de la peur" dans son livre Facfulness (Flammarion, 2018).

Dans ce livre, il a identifié différents instincts individuels et collectifs qui nous conduisent à ne pas percevoir la réalité telle qu’elle est. Il leur oppose ce qu’il appelle la "factualité" à savoir "une vision du monde basée sur les faits", en incitant à s’appuyer d’abord et avant tout sur les faits.
Parmi les différents instincts dont les effets sont pernicieux selon lui, il y a donc l’instinct de la peur. Pernicieux car "quand nous avons peur, nous ne voyons plus les choses clairement" et la "pensée critique […] devient presque impossible quand nous sommes effrayés. Il n’y a pas de place pour les faits quand nos esprits sont occupés par la peur".
Ainsi que l’écrit Hans Rosling, "la peur peut s’avérer utile, mais seulement lorsqu’elle vise juste". Or, elle "déforme systématiquement notre vision du monde" car elle "focalise notre attention sur des dangers improbables, qui sont ceux qui nous font le plus peur, et nous fait négliger ceux qui présentent en fait le plus de risques".
Il rappelle à ce propos que les dangers qui nous font le plus peur causent au final très peu de décès en proportion des décès dans le monde : catastrophes naturelles (0,1% de tous les décès), accidents d’avion (0,001%), meurtres (0,7%), terrorisme (0,05%).
Il conseille, en conséquence, à la fois de se baser sur des faits dans l’évaluation du danger et de faire la part entre ce qui est effrayant et ce qui est dangereux : "quand quelque chose est effrayant, il y a un risque perçu. Quand quelque chose est dangereux, il y a un risque réel".
Or, "accorder trop d’attention à ce qui effraie plutôt qu’à ce qui est dangereux – c’est-à-dire, accorder trop d’attention à la peur – mobilise facilement notre énergie dans la mauvaise direction. […] Cela conduit des populations entières à focaliser sur les séismes, les accidents d’avion et les substances invisibles, quand la diarrhée fait des millions de victimes et que les fonds marins deviennent des déserts. Je voudrais que ma peur se concentre sur les méga-dangers d’aujourd’hui, pas sur les dangers passés de notre évolution".
Cette dichotomie entre perceptions et réalité est bien visible, par exemple, dans les résultats d‘une enquête internationale menée par l’institut Ipsos dans différents pays qui s’appelle les périls de la perception.
Celle-ci a été bien visible des résultats de l’enquête de 2020 sur les causes de la mortalité.
En moyenne, les personnes interrogées dans 32 pays tendent à surestimer les causes de décès "violents" (conflits, terrorisme, violences interpersonnelles, suicides, accidents de la route, drogue ou alcool), tout en sous-estimant largement les causes de décès naturels (maladies cardiovasculaires, cancers, maladies neurologiques comme la démence, et infections), qui sont pourtant les principales causes de mortalité.

Cet instinct de peur fausse notre perception de la réalité et peut même nous empêcher de penser, paralyser notre réflexion.
L’industrie de la peur (S. Bohler)
Assurément, différents acteurs cherchent à exploiter cet "instinct de la peur" pour des raisons économiques et/ou idéologico-politiques.
Sébastien Bohler, docteur en neurobiologie, rédacteur en chef du magazine Cerveau & Psycho, parle à ce propos d’une véritable "industrie de la peur" dans son dernier livre, qui vient de paraître, Pourquoi avons-nous peur ? (Plon, 2026).

David L. Altheide, dans un livre beaucoup plus ancien, publié en 2002, Creating Fear, News and the Construction of Crisis (Routledge) parlait, quant à lui, d’un "marché de la peur" : "Ce 'marché' de la peur a également engendré un vaste secteur informel qui alimente de nouvelles peurs et un nombre croissant de 'victimes'".

Hannah Ritchie, Tuna Acisu et Edouard Mathieu ont ainsi bien montré dans un article mis en ligne sur le site Our World in Data en 2025 que (1) les principaux médias américains, en l’occurrence The New York Times, The Washington Post et Fox News, surestiment les causes de mort violentes et sous-représentent les causes de décès liées à des maladies, et (2) que cela impacte les perceptions du public sur les causes de mortalité, comme on a pu le voir dans les résultats de l’enquête Ipsos vus plus haut.

Les médias sont, en effet, des acteurs à part entière de cette "industrie de la peur". Hans Rosling explique ainsi que les médias "ne peuvent pas résister à la tentation d’exploiter notre instinct de peur. C’est un moyen si facile de capter notre attention. En fait, les histoires les plus énormes sont souvent celles qui sont le plus susceptibles d’éveiller différents types de peur. Les enlèvements et les accidents d’avion, par exemple, combinent la peur du danger et celle de l’enfermement". Cela s’explique, selon lui, par "une logique commandée à la fois par les producteurs du monde médiatique et par la façon dont fonctionne l’attention des consommateurs".
Mais il y a bien d’autres acteurs sur ce "marché de la peur".
On peut penser à un certain nombre de personnalités politiques. Ruth Wodak a publié en 2015 un livre intitulé The Politics of Fear. What Right-Wing Populist Discourses Mean (Sage Publications Ltd) dans lequel elle explique que les discours de la droite populiste s’appuient sur "la politique de la peur".

Ces courants de pensée politique exploitent, en effet, différentes peurs du public face à des dangers réels ou non, comme la peur de perdre son emploi, du déclassement social, des migrants ou de la "submersion migratoire", du "grand remplacement", de la violence, du déclin national, de la remise en cause de son identité et de ses traditions, de devenir une minorité… Cette mobilisation des électeurs par la peur, mais aussi par la colère, a été démontrée dans de multiples études.
Donald Trump en est bien évidemment le symbole par excellence. En témoigne, par exemple, ce discours qu’il a prononcé le 24 février 2024 devant le Conservative Political Action Conference, alors qu’il était candidat à l’élection présidentielle : il y parlait d’"Une nation en faillite" "sombrant dans un cloaque de ruine", "nous vivons en enfer en ce moment", "aucun pays ne peut supporter ce qui se passe dans notre pays", "nous devons sortir du cauchemar dans lequel nous sommes", "Ils vont bientôt nous faire perdre la Troisième Guerre mondiale", "Notre pays est en train d’être détruit. Et la seule chose qui s’interpose entre vous et son effacement, c’est moi. C’est la vérité", "Je crois que c’est notre dernière chance", le 5 novembre 2024 [date de l'élection présidentielle], "pour les menteurs, les tricheurs, les fraudeurs, les capteurs et les imposteurs, qui ont réquisitionné notre gouvernement, ce sera le jour de leur jugement".
Le danger de la peur outrancière
A l’évidence, le monde actuel présente trois grandes caractéristiques.
La première est que les raisons objectives d’avoir peur sont innombrables comme on a pu le voir.
Sébastien Bohler explique ainsi dans son livre qu’"Au fil de mon enquête, ma première surprise fut de constater que les peurs contemporaines étaient d’une ampleur sans précédent. Jamais, peut-être, l’humanité n’avait été confrontée à des menaces aussi globales et existentielles".
Anne Muxel et Pascal Perrineau estiment, pour leur part, que "les périodes d’angoisse collective se situent souvent à la charnière d’un changement d’époque", comme c'est le cas à coup sûr en ce moment.
La seconde caractéristique est les acteurs qui exploitent notre "instinct de la peur" semblent être de plus en plus puissants et de plus en plus influents.
La troisième est qu’à partir du moment où, pour Anne Muxel et Pascal Perrineau, "La peur n’est plus intégrée dans un grand récit collectif qui l’encadre et lui donne sens" et où l’"individualisation de nos sociétés est un facteur propice à la diffusion de la peur", celles-ci "errent dans un monde qui ne parvient plus à leur donner un sens".
Ces peurs ne sont plus prises en charge par la religion, par la science - celle-ci est même souvent perçue comme un facteur de nouvelles peurs –, par l’Etat-providence ou les "utopies politiques". Cela soulève par conséquent pour eux la "question de la régulation de peurs diffuses et souvent irrationnelle dans la société".
Le danger représenté par la peur outrancière est donc réel.
Sébastien Bohler nous le rappelle en faisant référence à ce qui s’est passé dans la ville de Wurtzbourg en Bavière (Allemagne) en 1626. Dans un contexte où, lors d’un hiver rigoureux, le gel détruit la vigne, la principale richesse de la ville, la rumeur prétendit que cela avait été provoqué par la sorcellerie. Cela engendra les procès pour sorcellerie de Wurtzbourg et une "impitoyable chasse aux sorcières". Au total, dans le sud de l’Allemagne, dans l’est de la France et en Bohème, entre 30 000 et 60 000 personnes furent exécutées.
Sébastien Bohler en conclut que "la peur fit perdre la raison à des centaines de milliers de personnes qui se déchargèrent de leurs angoisses sur leurs semblables", tout en se demandant "Depuis les procès pour sorcellerie de Wurtzbourg en 1626, qu’avons-nous appris ? Nous n’avons jamais réussi à domestiquer le sentiment de peur qui nous habite. Nous avons beau être entourés de machines et de technologies permettant de repousser les frontières de la maladie et de la mort […], nous avons gardé au fond de nous une crainte atavique, prête à se réveiller à la première occasion". Pour lui, rien n’a fondamentalement changé, tout peut recommencer et nous ne sommes "pas plus armés aujourd’hui qu’autrefois pour y faire face".
Comment ne pas être submergé par la peur ?
Alors, que faire pour ne pas être (trop) submergé individuellement et collectivement par la plus ancienne des émotions ?
Hans Rosling conseille en particulier de prendre "le moins de décision possible tant que la panique n’a pas cessé" et, par conséquent, de calmer sa peur avant de prendre une décision.
Dans son livre Factfulness, il nous met également en garde contre un autre instinct, celui de l’urgence : "l’instinct de l’urgence nous conduit, face à un danger qu’on perçoit comme imminent, à vouloir agir immédiatement. Il nous a sans doute été fort utile, à nous autres humains, dans un passé lointain. […] Nous sommes les descendants de ceux qui décidaient et agissaient rapidement, avec des informations insuffisantes. […] Mais maintenant que nous avons éliminé la plupart des dangers immédiats, et qu’il nous reste des problèmes plus complexes et souvent plus abstraits, l’instinct de l’urgence peut nous égarer et nous empêcher de comprendre le monde qui nous entoure. Il nous stresse. Il amplifie nos autres instincts, les rend plus difficiles à contrôler, bloque notre pensée analytique, nous incite à nous faire une opinion trop rapidement, et nous encourage à prendre des mesures drastiques auxquelles nous n’avons pas eu le temps de réfléchir".
Il conseille également de bien évaluer un risque car pour lui, "le risque ne dépend pas de votre degré de peur, mais de la combinaison de deux choses : à quel point ce qui vous fait peur est réellement dangereux ? A quel point y êtes-vous exposé ?". Il résume cela par la formule : "Risque = danger x exposition au danger".
Sébastien Bohler, de son côté, suggère de pratiquer en premier lieu une "sobriété numérique" en réduisant forment sa consommation de médias et de réseaux sociaux car "L’information qui y circule est aujourd’hui en grande partie toxique, à la manière d’une junk food qui nuit à notre santé physique et mentale". Il parle à ce propos d’une "hygiène informationnelle stricte, fondée sur le principe de frugalité, pour ne pas être vicié émotionnellement par cette industrie de la peur". Il préconise également d’arrêter de manger n’importe quoi, de se reconnecter aux autres et à la nature.
Enfin, il convient sans aucun doute d’avoir un autre regard sur le monde, comme nous y engage ici régulièrement L'Observatoire du Positif.



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