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L’optimisme rationnel de Steven Pinker

  • Photo du rédacteur: eddyfougier
    eddyfougier
  • 9 mai
  • 8 min de lecture

Steven Pinker, célèbre spécialiste de psychologie et de sciences cognitives de l’université Harvard, figure parmi les "nouveaux optimistes" mis en avant par The Guardian il y a quelques années.



Ses interventions publiques sont toujours un événement. L’Observatoire du Positif avait d’ailleurs présenté une synthèse de la conférence qu’il avait faite à Barcelone en octobre 2024. Il y expliquait alors que, malgré la pandémie de Covid-19, les guerres en Ukraine et à Gaza ou bien le recul de la démocratie, le monde continuait de progresser. C’était plus précisément le cas de l’espérance de vie, de l’état de santé dans le monde, du niveau de vie, de la liberté et des droits, de la violence, de l’accès à l’éducation ou du bien-être.


Il vient d’accorder une longue interview au Podcast de Human Progress dans le contexte difficile que nous sommes collectivement en train de vivre. Il reconnaît d’ailleurs qu’en tant qu’"optimistes rationnels", "nous sommes confrontés à des vents contraires constants. C'est un combat difficile".




Voici ce qu’il faut en retenir.



Les biais de négativité expliquant l’"Optimism Gap"


Steven Pinker s’interroge tout d’abord sur ce qui est appelé l’"Optimism Gap", soit l’écart existant dans les enquêtes d’opinion entre un optimisme personnel et un pessimisme collectif, entre un bonheur privé et un malheur collectif pourrait-on dire. Les individus dans beaucoup de pays estiment, en effet, à la fois que leur situation personnelle est plutôt satisfaisante, tandis que celle du pays leur apparaît très préoccupante.


Steven Pinker avance plusieurs facteurs explicatifs. Il l’explique tout d’abord par le fait que personne ne peut connaître la situation d’un pays entier sans passer par les médias et donc sans échapper à leurs biais de négativité.


Il cite à ce propos un rédacteur en chef qui explique qu’"En journalisme, on considère souvent que les informations négatives relèvent du journalisme, et les informations positives de la publicité" et Stewart Brand pour qui "un pessimiste donne l'impression de vouloir vous aider, tandis qu'un optimiste donne l'impression de vouloir vous vendre quelque chose".

En outre, Steven Pinker considère que "si un événement se produit, il y a de fortes chances qu'il soit négatif", d’autant que "les événements positifs ont tendance à ne pas se produire, à l'instar d'une région du monde qui n'est pas en guerre, mais cela ne fait pas l'actualité. Par exemple, pour ma génération, l'idée qu'il n'y aurait pas de guerre en Asie du Sud-Est pendant 40 ans aurait été une utopie inconcevable car nous avons grandi avec la guerre du Vietnam. Pourtant, on ne voit jamais de titre annonçant : ‘Une année de plus s'est écoulée, et toujours pas de guerre au Vietnam’. De même, on ne parle jamais d'évolutions qui progressent de quelques points de pourcentage par an, comme le recul de l'extrême pauvreté, la hausse du taux d'alphabétisation [...]. Mais ce n'est jamais un jeudi d'octobre où un événement soudain fait la Une. Ainsi, notre vision du pays dans son ensemble, du monde dans son ensemble, est, je crois, déformée, volontairement ou non, par la nature même de l'information".


Steven Pinker estime que cela provient tout autant du public qui consomme les informations divulguées par les médias : "Les gens ont tendance à accorder plus d'importance aux mauvaises nouvelles qu'aux bonnes […] Parce que les humains ont généralement une tendance à la négativité. Les émotions négatives sont psychologiquement plus puissantes que les positives. Les émotions négatives sont plus nombreuses que les positives. Cela se reflétera donc sur le marché de l'information". C’est ce que l’on peut voir par exemple dans le domaine du divertissement avec le succès "des films policiers, des films de mafia, des films de guerre, des polars".


Il fait également référence au rôle joué par la concurrence entre intellectuels qui aboutit, selon lui, "à vénérer les époques passées et à déplorer l'époque actuelle, car se plaindre du présent revient à se plaindre de ses contemporains, de ses rivaux". Il estime, en effet, qu’on tend souvent à observer un biais de négativité en partie en raison de "la compétition de statut entre élites" : "lorsque des intellectuels, des professeurs et des critiques culturels dénoncent la société actuelle, ils dénoncent en réalité leurs pairs. Ils dénoncent les politiciens, les technologues, les élites religieuses, et mettent ainsi en avant leur propre élite, souvent les critiques culturels et les intellectuels littéraires".


Enfin, il y a l’invisibilité des progrès pour les "enfants gâtés" du progrès que nous sommes : "Bien sûr, on ouvre un robinet et on a de l'eau chaude et froide propre, on actionne un levier et les déchets disparaissent, on appuie sur un interrupteur et on a de la lumière. N'est-ce pas toujours comme ça ? Et on oublie que ce sont des progrès extraordinaires. Ou encore, on vaccine les enfants et ils n'attrapent ni la rougeole ni la polio. […] Et on se concentre à la fois sur les problèmes qui subsistent et […] sur notre situation relative. C'est un fait. […] Les gens, certains, beaucoup, tout le monde, à un moment ou un autre de leur vie, se compareront aux autres et ne seront peut-être pas aussi heureux qu'ils le devraient objectivement. Pourtant, il vaut la peine de travailler au progrès car même si on tient certaines choses pour acquises, même si on est un peu un enfant gâté du premier monde, il vaut toujours mieux vivre jusqu'à 80 ans plutôt qu'à 55. Il vaut toujours mieux que ses enfants vivent et ne meurent pas. Il est toujours préférable de pouvoir voyager et découvrir l'Europe ou l'Amérique du Sud plutôt que de rester confiné dans son village. On peut donc dire que la vie peut s'améliorer même quand on est gâté et qu'on ne s'en rend pas compte".



 


Une vision nuancée du monde


Dans cet entretien, Steven Pinker revient également sur les différentes critiques adressées aux "optimistes rationnels" en reconnaissant que "nous sommes confrontés à des vents contraires constants. C'est un combat difficile".


Il refuse néanmoins d’être considéré comme quelqu’un de naïf et comme un optimiste béat inconscient des véritables problèmes, tout en militant en faveur d’une vision nuancée du monde basée en particulier sur des données statistiques.


Il reconnaît ainsi bien volontiers qu’"il existe bel et bien des problèmes dans le monde, pour le moins, et l'histoire connaît des périodes où les choses s'aggravent autant qu'elles s'améliorent, selon le point de vue adopté. Certaines choses se sont d'ailleurs aggravées ces 10 ou 20 dernières années. Cependant, il est nécessaire d'adopter une vision quantitative, statistique et probabiliste du monde pour reconnaître que certaines choses peuvent empirer tout en étant meilleures qu'auparavant, que certaines choses peuvent empirer tandis que d'autres s'améliorent. Ce type de vision quantitative et nuancée permet de ne pas conclure, à partir d'une situation qui s'est réellement dégradée, que tout s'est dégradé ou que nous sommes dans une situation pire que jamais. C'est un autre élément qui n'est pas inné, mais cette culture statistique, cette appréciation quantitative et multifactorielle, devrait être la première chose que les écoles s'efforcent d'enseigner. C'est ce qui définit une personne instruite. Je pense que nous n'en avons pas assez fait dans le système éducatif et dans les médias, où journalistes et commentateurs devraient simplement rappeler que les choses peuvent s'améliorer sans être parfaites".


 


Le niveau baisse-t-il ?


Steven Pinker se pose aussi la question de savoir si le niveau général baisse. Il reconnaît que "les résultats scolaires ont […] baissé. L'effet Flynn, qui prévoyait une hausse du QI d'environ trois points par an pendant près d'un siècle, s'est inversé. Cela ne signifie pas pour autant que nous sommes revenus au niveau d'il y a cent ans, mais cela indique un certain ralentissement".


Pour lui, les facteurs explicatifs sont multiples. Il note également que l’ignorance n’est peut-être pas plus importante qu’avant. En revanche, elle est plus visible qu’elle ne l’était auparavant compte tenu de la dérégulation du marché de l’information : "Aujourd'hui, avec les sections commentaires sur les sites web, les blogs et les réseaux sociaux, nous en savons malheureusement plus sur l'opinion du citoyen lambda, et le spectacle n'est pas réjouissant. […] En fait, il y a lieu de penser […] qu'il y a toujours eu un fort courant sous-jacent de croyances aux théories du complot, au paranormal et autres phénomènes étranges, mais personne ne les a interrogés, la BBC ne les a jamais interviewés. Cela explique en partie le phénomène".



La crise du sens


A la question "y a-t-il une crise de sens ?", il répond qu’il n’y a pas de données dans les enquêtes sur le sujet. Il rappelle néanmoins que cela fait des décennies, voire des siècles, que l’on déplore l’existence d’une crise de sens : "C'est une plainte récurrente. Ce n'est donc pas parce que les gens l'affirment que c'est forcément vrai".


 


La sagesse de Steven Pinker


Enfin, dans cet entretien, la sagesse de l’optimiste rationnel qu’est Steven Pinker transparaît bien dans ces quatre passages :


  • Se donner le but de rendre les gens aussi heureux que possible :

    "Il y a un but, un sens : rendre les gens aussi heureux que possible, favoriser leur épanouissement, accroître leurs connaissances, leur vie, leur santé, leur liberté et leur sécurité. Ce sont des choses profondément importantes. Du moins, je le crois. Je n'y vois rien de mal. Je ne pense pas que cela doive vous laisser un sentiment de vide".


  • Se concentrer sur ce qui compte vraiment :

    "le fait que nous vivions dans un univers froid, c'est-à-dire soumis aux lois de la physique, aux lois de la biologie, au comportement des virus, des bactéries, des parasites et des champignons, qui ne se soucient pas de vous. Désolé, mais ils ne se soucient pas de vous. Et plus tôt vous en prendrez conscience, plus vous serez en mesure de vous concentrer sur ce qui compte vraiment, comme nos institutions, nos normes morales, nos politiques, nos technologies, notre médecine, nos institutions éducatives et de production du savoir. Ce sont des choses profondément importantes. Et je pense qu'une partie du passage à l'âge adulte, et bien sûr la définition kantienne des Lumières, consiste à permettre à l'homme d'échapper à son enfance auto-imposée. Il y a donc des leçons difficiles à tirer, comme le fait que l'univers est un lieu froid, mais l'humanité possède une immense capacité de compassion, d'empathie, de connaissance et d'amélioration. Et je pense que ni vous ni moi n'avons de formule magique pour amener l'humanité à en prendre conscience, mais nous faisons de notre mieux pour défendre cette idée. Plus nous orienterons nos efforts collectifs vers ce qui compte vraiment, mieux nous nous porterons".


  • S’engager à aider les autres :

    "Si nous nous abstenons tous de faire du mal à autrui et que nous nous engageons à l'aider, les occasions de faire un bienfait considérable pour les autres, même sans effort personnel, seront nombreuses. Nous serons tous gagnants si nous sommes généreux, non violents et non exploiteurs. C'est une meilleure façon de vivre pour nous tous".


  • Etre reconnaissant pour ce qui s’est bien passé :

    "Et une personne sage prend du recul et se dit : ‘Dans la vie, tant de choses peuvent mal tourner. Soyons reconnaissants pour ce qui s’est bien passé et essayons d’en faire profiter les autres’. Mais il faut bien comprendre que, dans une certaine mesure, la condition humaine, […], la nature humaine, le simple fait d’être humain, implique des frustrations, des conflits, des tragédies, et même des frictions avec nos proches. Ce sont des choses que nous devrions reconnaître comme faisant partie de la condition humaine, tout en ajustant les compromis afin qu'il y ait le moins d'éléments dangereux, inadaptés et destructeurs possible". 

 
 
 

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