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Les vertus insoupçonnées de la gentillesse et de la bonté humaines

Dernière mise à jour : 23 juin

Faut-il désespérer de l’humanité ? On pourrait le croire à première vue lorsque l’on suit quotidiennement l’actualité dans les médias traditionnels ou via les réseaux sociaux numériques.


Il y est souvent question de violence gratuite dans les faits divers. Certains, y compris le ministre de l’Intérieur à un moment donné, ont même parlé d’un "ensauvagement de la société". La dégradation du climat est liée avant tout aux activités humaines et pourtant les comportements changent peu. Les réseaux sociaux numériques nous pousseraient à " exprimer davantage notre colère et notre méchanceté". Le conflit en Ukraine montre toute la cruauté dont peuvent faire preuve les humains dans certaines situations extrêmes, comme on a pu le voir avec les horreurs perpétrées à Boutcha près de Kiev ou ailleurs dans le pays. Un grand nombre de courants de pensée se montrent ainsi très pessimistes sur la nature humaine en pensant que l’on est proche de l’effondrement ou de la "fin du monde", que l’on observe un "Grand remplacement" et que l’on serait au bord d’une "guerre civile", que la société est intrinsèquement raciste et misogyne et qu’il faut promouvoir en conséquence une "Cancel Culture"…


La vision la plus commune paraît donc être ce qui est appelé en psychologie sociale la "théorie de la couche de vernis", théorie que l’on doit au scientifique Thomas Henry Huxley (1825-1895), le grand-père de l’écrivain Aldous Huxley, selon laquelle "la bonté humaine est une fine couche qui recouvre une nature profondément et génétiquement égoïste". C’est cette même vision que l’on retrouve chez un auteur comme Thomas Hobbes pour qui le "contrat social" visait justement à empêcher la "guerre de tous contre tous" caractéristique de l’"état de nature" et liée à une nature humaine intrinsèquement égoïste, cupide et violente, ou dans celle de l’"homo oeconomicus", qui chercherait avant tout à maximiser égoïstement ses intérêts.


Alors, l’homme est-il vraiment un loup pour l’homme ? Ce n’est pas si sûr. De nombreuses études scientifiques tendent même à invalider cette vision assez commune.



Les bienfaits de la gentillesse


Ces études montrent tout d’abord qu’être gentil est bénéfique en particulier pour sa santé et pour ses relations sociales et que les actes de gentillesse, d’abord de nos proches, sont bien plus fréquents qu’on ne le croit.


Différentes études ont, en effet, permis de mettre en évidence les nombreux bienfaits de la gentillesse, notamment pour sa santé. Elle contribuerait à diminuer le stress et le risque de dépression, à réduire la douleur, à améliorer l'estime de soi, à une meilleure protection de son cœur... Une étude tendrait à indiquer également que faire preuve de gentillesse permettrait de vivre plus longtemps.


En outre, une étude récente indique que la gentillesse est beaucoup plus courante que ce l’on peut imaginer couramment. Il s’agit, en l’occurrence, de la plus grande étude sur la gentillesse jamais réalisée dans le monde avec 60 000 volontaires. Elle a été menée par un centre de recherche au Royaume-Uni spécialisé dans l’étude de la gentillesse, le Sussex Centre for Research on Kindness. Elle vient de rendre son verdict. Résultat, 3/4 des répondants affirment que leurs proches (amis ou parents) font preuve d’actes de gentillesse à leur égard "plutôt souvent" ou "quasiment tout de le temps". 43 % disent que quelqu’un a été gentil à leur égard le dernier jour. Enfin, pour 2/3 des personnes interrogées dans le cadre de cette enquête, la crise pandémique aurait même rendu les gens plus gentils.


Dans une autre étude récemment publiée, des chercheurs ont évalué l’impact de la mise en place d’un programme de formation en ligne à la gentillesse destiné aux enfants. Ils en concluent que les parents sont plus résilients en période de stress et les enfants plus empathiques après une formation à la gentillesse. Ils montrent en outre qu’être gentil les uns avec les autres permettrait de prendre soin de sa santé mentale. En définitive, enseigner la gentillesse à ses enfants à la maison permettrait de créer un environnement sain et participerait au bon développement de leur cerveau.




Et si les humains étaient naturellement bons ?


Mais certains auteurs vont plus loin en estimant que les humains sont naturellement bons. C’est le cas de Jacques Lecomte, le président d’honneur de l’Association française et francophone de psychologie positive, qui a exprimé ce point de vue notamment dans un entretien accordé en mai 2021 au magazine Respect.


Pour lui, "la bonté humaine est le fruit d’un regard bienveillant posé sur autrui, d’une sensibilité à capter ses émotions, en particulier dans les moments de souffrance, et se manifeste par des actes et des comportements en sa faveur". Or, Jacques Lecomte considère que "L’être humain est biologiquement prédisposé à la bonté. Je ne dis pas qu’il est programmé ou prédestiné, mais il y a, en tout être humain, une capacité biologique à l’empathie, à l’altruisme, à la coopération, qui est plus profondément enracinée que ses tendances à l’égoïsme et la violence".


Cela a été mis en évidence par de nombreuses disciplines scientifiques. Ainsi, "des zones de satisfaction, ou des zones de la récompense, dans notre cerveau […] s’activent lorsque nous effectuons une activité qui nous est particulièrement agréable. Et la générosité, la bienveillance, l’altruisme font partie de ces activités qui génèrent de la satisfaction pour l’être humain".


Cette capacité à l’empathie semble se manifester dès le plus jeune âge. Si on a eu pendant longtemps la vision "du bébé, qui naîtrait avec des pulsions égoïstes et violentes, et dont l’éducation sociale consisterait à le détourner de ces pulsions…", une étude menée chez des bébés âgés d’environ 14 mois a montré que ceux-ci faisaient spontanément preuve d’empathie "sans stimulation au départ, ni récompense à la fin".


Jacques Lecomte en conclut que "La solidarité et l’entraide sont naturelles chez l’humain", y compris lors de "grandes catastrophes naturelles, où il est question de vie ou de mort". Dans de telles situations, on peut aussi observer une "solidarité spontanée" : "On est très loin des films catastrophe ou de certains médias qui véhiculent une image égoïste de l’être humain, ne pensant qu’à sauver sa peau au détriment des autres. La réalité est tout autre, les études nous montrent que l’altruisme est présent dans ces cas-là".


Cela l’amène à considérer qu’"Il y a une vision anthropologique de l’être humain néfaste qu’il faudrait revoir" et qu’en conséquence, "il faut véhiculer une autre image de l’humain".


Jacques Lecomte avait d’ailleurs publié en 2012 un ouvrage intitulé La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité (Odile Jacob) dans lequel il expliquait que "les connaissances scientifiques actuelles amènent à considérer que ce n’est pas la violence qui est fondamentale dans notre espèce, mais la bonté".




C’est également la thèse défendue par le jeune historien et journaliste néerlandais Rutger Bregman dans son ouvrage Humanité. Une histoire optimiste paru en 2020 (Le Seuil).


Dans un entretien accordé à L’Express, il explique ainsi que "La raison principale pour laquelle j'ai écrit ce livre est que je me suis aperçu que de nombreux scientifiques provenant de disciplines très variées comme l'anthropologie, la psychologie, la biologie, la sociologie, convergeaient de plus en plus vers une vision optimiste de la nature humaine ; mais qu'ils étaient si spécialisés qu'ils ne remarquaient pas ce qui se passait dans les domaines voisins du leur. J'ai voulu donner une vue d'ensemble et relier les points entre eux". D’après lui, cela contraste avec la culture occidentale "imprégnée de l’idée que l’humain ne pensait qu’à son intérêt".


Il rapporte ainsi que "Les biologistes parlent même de ‘survie des plus amicaux’, ce qui signifie que, pendant des millénaires, ce sont les plus sociables d'entre nous qui ont eu le plus d'enfants et le plus de chances de transmettre leurs gènes à la génération suivante".


Pour Rutger Bregman, la question-clef est celle de nos projections. Si l’on pense que les humains sont mauvais, alors on les verra comme tels et ils finiront par se comporter ainsi. Or, "Depuis longtemps, nous avons construit nos écoles et nos lieux de travail, nos démocraties et nos prisons selon une conception pessimiste de l’humanité. Cela a fait ressortir le pire chez beaucoup d’entre nous. Aujourd’hui grâce aux apports de la science, nous pouvons complètement repenser et redessiner notre société".


Dans une autre interview accordée cette fois à Lire – Magazine littéraire le 1er septembre 2020, Rutger Bregman explique que "la plupart des gens sont des gens bien".




Cela vaut même pour "les plus célèbres désastres de l’Histoire" : "Prenez le naufrage du Titanic. Si vous avez vu le film, vous croyez peut-être que les gens étaient totalement paniqués (à l’exception du quatuor à cordes). Mais non, il n’y a pas eu de bousculades. Un témoin a rapporté qu’il n’y avait ‘aucun indice de panique ou d’hystérie, aucun cri d’effroi ni de cavalcade en tous sens’. Ou bien prenez le 11 septembre 2001. Des milliers de personnes ont patiemment descendu les escaliers des tours jumelles du World Trade Center, bien qu’elles aient su que leur vie était en danger. On laissait passer en priorité les pompiers et les blessés. "Les gens disaient: 'Non, non, vous d’abord', se souvient l’une des victimes. J’avais du mal à en croire mes oreilles, qu’à ce stade les gens disent littéralement: 'Non, non, prenez ma place.' C’était extraordinaire'. L’idée selon laquelle les gens seraient naturellement égoïstes, agressifs et portés à la panique est un mythe tenace".


Il rappelle à ce propos qu’"A partir de près de sept cents études de terrain recensées depuis 1963, le Disaster Research Center a établi qu’on ne constate jamais de panique totale après une catastrophe, contrairement à ce que l’on voit dans les films. On ne note jamais non plus de raz-de-marée d’égoïsme. La plupart du temps, le nombre de crimes-meurtres, vols, viols-baisse. Les gens restent calmes, ne se retrouvent pas en état de choc et passent rapidement à l’action".


Enfin, les biologistes Pablo Servigne (également à l’origine de la collapsologie) et Gauthier Chapelle tendent eux aussi dans leur ouvrage publié en 2017 L’entraide. L’autre loi de la jungle (Les liens qui libèrent) à remettre en cause l’idée selon laquelle "L’état de nature est synonyme de chaos, de lutte, de pillage et de violence. C’est la loi de la jungle, la ‘loi du plus fort’, la ‘guerre de tous contre tous’, selon l’expression d’un des pères du libéralisme, le philosophe Thomas Hobbes".


En outre, "Si le climat économique, politique et social se dégrade rapidement, notre imaginaire, lui, gavé de cette monoculture de la compétition, produira toujours la même histoire : la guerre de tous contre tous et l’agressivité préventive. Par une prophétie auto-réalisatrice, les ‘croyants’ se prépareront à la violence dans un climat de peur et créeront les conditions parfaites pour que naissent de vraies tenions".


Pabo Servigne et Gauthier Chapelle défendent, au contraire, la thèse selon laquelle "tous les êtres vivants sont impliqués dans des relations d’entraide. Tous. L’entraide n’est pas un simple fait divers, c’est un principe du vivant. C’est même un mécanisme de l’évolution du vivant : les organismes qui survivent le mieux aux conditions difficiles ne sont pas les plus forts, ce sont ceux qui arrivent à coopérer".


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