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Guérir le monde pour aller mieux avec Joanna Cheek

  • Photo du rédacteur: eddyfougier
    eddyfougier
  • 4 mai
  • 8 min de lecture


Joanna Cheek est psychiatre, professeure à l’Université de Colombie britannique au Canada.


Elle a publié en février dernier un livre intitulé "Ce n'est pas vous, c'est le monde", It’s Not You, It’s the World: A Mental Health Survival Guide for Us All (Balance).


 

On peut retrouver aussi ses principales idées dans des tribunes qu’elle a publiée dans Psychology Today et dans Toronto Star ou dans une interview accordée récemment au Los Angeles Times.


Sa vision est très intéressante, et originale, car, en tant que psychiatre, elle cherche à établir une connexion entre le micro et le macro, entre la dimension individuelle et la dimension collective autour de deux idées principales.



Ce n’est pas moi, c’est le monde


La première idée est qu’il faut prendre au sérieux nos émotions, et ne pas chercher à les minimiser ou a fortiori à les évacuer, et que celles-ci sont en grande partie le symptôme d’un monde qui ne va pas bien.


Dans Psychology Today, elle rappelle tout d’abord que "l’être humain a évolué pour survivre, non pour être heureux ou serein" : "Repensez à nos ancêtres, vivant il y a des milliers d'années, regardant au loin et se demandant : ‘Est-ce une grosse bête effrayante qui pourrait me dévorer, ou simplement un buisson ?’. Ce ne sont pas les plus calmes et les plus sûrs d'eux qui ont survécu. Ceux qui ont été naturellement sélectionnés pour devenir nos ancêtres étaient les personnes stressées et pessimistes, capables d'imaginer le pire en toute situation. Ce sont les plus anxieux, les plus méfiants et les plus pessimistes qui ont réussi à transmettre leurs gènes à la génération suivante". Ils ont donc pris au sérieux leurs émotions et c’est ce qui leur a permis de survivre.


Or, les origines de ces émotions sont aussi externes. Elles sont largement liées à la situation de la société et du monde.


Joanna Cheek estime, comme l’indique le titre de son article dans Psychology Today ou de son livre, que "ce n’est pas vous, c’est le monde" : "Le stress n'est pas dû à un dysfonctionnement. Notre corps et notre esprit fonctionnent exactement comme prévu : ils nous protègent en déclenchant des alarmes ou en se mettant en danger dans des environnements toxiques. C'est ainsi que nous sommes conçus pour survivre".


Or, pour elle, "Nos alarmes retentissent car nous sommes exposés sans relâche aux déséquilibres de nos sociétés, qui nous agressent constamment de toxines et de traumatismes, qu'ils soient sociaux, psychologiques, biologiques, chimiques, écologiques, historiques ou politiques. Faire taire ces alarmes ne fait pas disparaître la détresse ; cela la transforme simplement en signaux plus forts, comme des maladies physiques ou des troubles mentaux. Nous avons besoin de ressentir de la détresse pour survivre. Si nous réapprenons à écouter et à valider les signaux que notre corps et notre esprit nous envoient, nous pourrons mieux comprendre et guérir les systèmes toxiques dans lesquels nous vivons. Et lorsque notre monde commencera à guérir, nos alarmes pourront enfin se taire".


C’est également la grande thèse de son livre : "Et si les symptômes de santé mentale que nous ressentons n'étaient pas le véritable problème ? Et s'il s'agissait de signaux nous permettant de voir et de résoudre le vrai problème : les déséquilibres de nos systèmes plus vastes qui nous rendent tous malades ? Alors que notre monde se heurte et s'effondre autour de nous, il n'est pas surprenant qu'une personne sur deux soit diagnostiquée avec un trouble mental avant l'âge de 40 ans, et qu'une personne sur cinq soit touchée chaque année. Il est difficile de considérer tous nos symptômes de santé mentale comme des troubles si nous sommes si nombreux à les ressentir. Peut-être n'est-ce pas que quelque chose a mal tourné dans notre corps et notre esprit, mais plutôt que quelque chose a bien fonctionné : ces symptômes sont des alarmes et des adaptations brillantes pour survivre dans un monde désordonné. Posséder des mécanismes de protection sensibles qui donnent l'alerte ou se mettent en veille lorsque nous sommes menacés n'est pas un défaut de conception. C'est une réussite ».


C’est exactement de ce que pensent aussi différents auteurs, autrices en l’occurrence, qui ont travaillé sur l’éco-anxiété.


Véronique Lapaige, chercheure en santé publique belgo-canadienne, qui a inventé et théorisé le terme d’éco-anxiété dans le monde francophone, explique ainsi que cette forme spécifique d’anxiété ne relève pas "du registre de la santé mentale" ou "du pathologique". D'après elle, c’est avant tout "un mal-être, une responsabilisation nécessaire qui est expérimentée, qui va conduire à un engagement responsable en termes de pensée, de parole et d’action" (source).


C’est tout autant le point de vue du médecin épidémiologiste Alice Desbiolles, autrice en 2020 de L’éco-anxiété. Vivre sereinement dans un monde abîmé (Fayard). Elle considère, elle aussi, que l’éco-anxiété n’est pas une pathologie, mais qu’elle est plutôt "une réaction adaptative, normale face à une prise de conscience des enjeux environnementaux". De son point de vue, "les personnes éco-anxieuses sont in fine les personnes rationnelles et lucides dans un monde qui ne l’est pas ". Il est donc "important de ne pas pathologiser des émotions par rapport à des réactions normales face à un événement indésirable. C’est la raison pour laquelle l’éco-anxiété n’est pas une maladie mentale".


Cela signifie par conséquent que le traitement de ces symptômes ne peut être seulement individuel.


Joanna Cheek mentionne à ce propos les impasses de ce qu’elle appelle le "McMindfulness" : "On s'inquiète beaucoup des solutions miracles pour la santé mentale. J'insiste souvent sur le fait que la santé mentale est en réalité liée à la santé de l'ensemble de notre organisme. Lorsqu'on prend conscience de cela, il peut être difficile de réaliser que nous ne pouvons pas aller bien tant que notre organisme n'est pas en bonne santé. Nous pouvons pratiquer le bien-être, faire de notre mieux, mais se sentir mieux dans un monde malade ne nous guérira pas. C'est le monde qu'il faut guérir. La 'McMindfulness' consiste à proposer des cours de pleine conscience à des personnes travaillant dans un environnement toxique, sans pour autant modifier les structures toxiques de ce milieu. Nous devrions nous demander : 'Pourquoi présentent-ils ces symptômes ? Et comment pouvons-nous créer un environnement de travail sain pour que nos employés ne tombent pas constamment malades ?'".



Un monde d’interdépendances


La seconde idée développée par Joanna Cheek en découle logiquement puisqu’il s’agit du rôle-clef joué par l’interdépendance, entre les différents éléments d’un système et bien évidemment aussi entre les humains.


Dans la tribune qu’elle a publiée dans le Toronto Star en février 2026, elle rappelle que "De nombreux domaines définissent la santé comme la capacité à maintenir l'équilibre de nos multiples systèmes vitaux. Nous reconnaissons la réalité de notre interconnexion mutuelle, car la modification d'un seul élément ou d'un seul maillon de notre système a des répercussions sur l'ensemble de multiples façons. Lorsqu'un élément interconnecté domine les autres – qu'il s'agisse de nos systèmes corporels, sociaux, géopolitiques ou d'écosystèmes – le système tout entier se déséquilibre. Lorsque cela se produit dans notre corps, nous diagnostiquons un cancer. Les cellules cancéreuses sont des colonisateurs qui règnent en maîtres, des capitalistes sans scrupules qui suivent le principe erroné de la croissance illimitée. En perturbant l'équilibre fragile de leur environnement et en accaparant plus que leur part de ressources, elles rendent incapables les cellules saines, affamées et déplacées, de maintenir le système en vie".


Joanna Cheek établit ainsi un lien entre ce qui se passe dans le corps humain et dans le corps social : "De même que l'harmonie exquise des milliards de cellules qui composent notre corps peut être anéantie par quelques cellules cancéreuses dominantes, les autres systèmes que nous habitons sont tout aussi vulnérables à ce même processus pathologique. Mais cette fois, le cancer, c'est la mentalité du 'tout pour le gagnant' propre au capitalisme non réglementé et à l'expansionnisme. L'erreur de cette forme compétitive d'individualisme, avec sa stratégie de division pour régner, réside dans le fait que même lorsque nous exerçons notre pouvoir sur les autres membres de nos écosystèmes et que nous 'gagnons', tout le monde y perd. Puisque les vainqueurs font partie intégrante du collectif qu'ils ont vaincu, leurs actions s'apparentent à un suicide collectif, et ils entraînent tous les autres dans leur chute".


Elle cite à ce propos l’exemple symptomatique des Etats-Unis : "Bien que les États-Unis soient l'un des pays les plus riches du monde, avec des dépenses de santé bien supérieures à celles de tout autre pays, ils présentent également les niveaux d'inégalités les plus élevés. Par conséquent, les Américains subissent davantage de blessures, ont une santé plus fragile et une espérance de vie plus courte que les habitants d'autres pays à revenu élevé".


Et cela ne contribue pas qu’à affecter les plus déshérités : "Bien que ces inégalités de santé touchent principalement les personnes issues de groupes marginalisés, même les Américains privilégiés – ceux qui adoptent des comportements sains et qui appartiennent aux catégories socio-économiques supérieures (blancs, assurés, diplômés de l'enseignement supérieur et à revenus élevés) – présentent des résultats de santé moins favorables que les personnes moins privilégiées vivant dans des pays comparables. Le stress persistant engendré par ces déséquilibres sociaux peut déclencher une réaction de stress qui incite tous les tissus de l'organisme à privilégier l'inflammation et à sacrifier leur réponse immunitaire. Nos réponses au stress, après tout, ne sont pas si spécifiques. Elles restent en grande partie figées à l'âge de pierre, partant du principe que la réponse la plus utile face à toute menace consiste à préparer l'organisme à une blessure physique. Notre système de réponse au stress est efficace face à un tigre à dents de sabre […], mais il est défaillant face aux tensions sociales complexes et persistantes de la société moderne. De ce fait, notre système de réponse au stress est constamment activé, plongeant notre corps dans un état d'inflammation chronique. Si une brève poussée d'inflammation nous aide à réparer notre organisme à court terme, l'inflammation chronique, elle, l'endommage au fil du temps, accélérant le vieillissement, les maladies cardiovasculaires, le diabète, la démence, les cancers, les troubles mentaux et autres maladies chroniques […], autant de facteurs qui réduisent notre espérance de vie".



Le remède des connexions sociales et de la quête d’un but


Y a-t-il un antidote à ce "stress sociétal" qui a un impact sur la santé des individus ? Oui, répond Johanna Cheek. Cet antidote est la connexion aux autres et le fait de suivre un but.

Elle fait référence également aux travaux de Steve Cole qui s’est demandé "si le sentiment d'utilité et de sens donné à la vie pouvait protéger contre l'inflammation chronique induite par le stress social".


Résultat, "le sentiment d'isolement augmentait l'expression des gènes pro-inflammatoires. Mais les effets négatifs de cet isolement disparaissaient complètement lorsque les individus déclaraient trouver un sens et un but à leur vie".


Cela a été confirmé dans d’autres études : "cette réponse physiologique au stress pro-inflammatoire peut être atténuée par des comportements prosociaux, l'engagement dans des activités significatives avec autrui et la contribution au bien-être collectif.".


Steve Cole en conclut que "Ce qui semble le plus efficace, c'est d'amener les gens à se concentrer sur quelque chose qui leur tient à cœur. Quelque chose d'ambitieux et de constructif, puis de les inciter à collaborer avec d'autres pour atteindre cet objectif".


Pour lui, cela s’explique par le fait que "Le sentiment d'avoir un but oriente notre cerveau, le détournant de sa réponse au stress vers le réseau neuronal de la récompense, lié à l'espoir, la recherche et le désir – l'un des rares circuits cérébraux capables de neutraliser les signaux de menace". Or, "Nous sommes fortement récompensés lorsque nous agissons de façon bienveillante, que nous créons, découvrons, partageons et aidons le monde".


En effet, d’après Joanne Cheek, "Chaque lien que nous tissons, chaque fois que nous agissons avec bienveillance et gentillesse, lorsque nous nous entraidons ou prenons soin de nos voisins, ces petits gestes deviennent contagieux. Au quotidien, nous pouvons choisir de partager nos ressources, qu'il s'agisse de notre temps, de notre attention ou de notre ouverture d'esprit. Chaque fois que nous choisissons de prendre soin des autres, c'est contagieux. Cela crée une culture. Et chaque petit lien de ce genre compte. Ainsi, si le stress et les dysfonctionnements peuvent se propager, je crois que notre gentillesse, notre unité et notre bienveillance peuvent également se propager".


De même, elle rappelle que "De nombreuses études montrent que cultiver un état émotionnel, quel qu'il soit – le bonheur en particulier, mais aussi le calme ou l'absence d'anxiété – est en réalité contre-productif. Plus nous essayons de ressentir quelque chose, moins nous y parviendrons, car nous avons peu de contrôle sur nos émotions. De plus, nous les comparons à une norme de ce que nous devrions ressentir, ce qui ne fait qu'amplifier notre souffrance. Plutôt que de rechercher une émotion, ce qui est vain car nos émotions sont fluctuantes, nous pouvons rechercher un but, ce qui nous procure un sentiment d'accomplissement durable, car nous vivons en accord avec nos valeurs. C'est cela, le véritable bien-être". 

 
 
 

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