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Les entretiens du positif : Dominique Steiler et la nécessité d’une culture de paix



Depuis le début de l’année 2023, la violence a été au cœur de l’actualité telle qu’elle a été traitée dans les médias, comme c’est très souvent le cas – des violences perpétrées en marge des manifestations contre la réforme des retraites jusqu’aux émeutes ayant suivi le décès du jeune Nahel à Nanterre le 27 juin dernier, en passant par différents faits divers, la violence routière (avec l’accident de la route impliquant l’humoriste Pierre Palmade), les affrontements entre éléments radicaux et forces de l’ordre à Sainte-Soline dans les Deux-Sèvres ou bien le 1er mai, les actes de vandalisme commis par des écologistes radicaux, ou encore différentes formes de violences dites "policières" - dans un contexte plus général marqué notamment par la guerre en Ukraine.


Or, la violence n’est pas seulement de nature physique. Elle peut être aussi économique. Il est d’ailleurs souvent question de "guerre économique" entre entreprises ou même entre Etats, comme on le voit bien en ce moment entre les Etats-Unis et la Chine notamment.


C’est dans un tel contexte que L’Observatoire du Positif a souhaité interroger Dominique Steiler, ex-officier pilote de chasse et professeur senior à Grenoble École de Management où celui-ci est titulaire de la Chaire UNESCO "Pour une culture de paix économique".


Dominique Steiler est à l’origine du concept de "paix économique", qu’il définit comme "une orientation pour laquelle une entreprise crée de la valeur sans détruire ses concurrents, manipuler ses clients, exploiter ses fournisseurs, exercer une quelconque violence vis-à-vis de ses collaborateurs et ignorer ses responsabilités sociétales et écologiques, autrement dit, sans nuire à ses parties prenantes".





Pour Dominique Steiler, la paix doit être à la fois positive – elle ne se réduit pas à une simple absence de conflit et de violence – et un "engagement quotidien", plus qu’un simple but. Cela signifie que "chacun à son niveau [peut] faire valoir la paix de deux manières : réduire la violence sans violence et promouvoir l’épanouissement". Cela exige par conséquent un effort. Cela implique de "faire effort contre nos penchants négatifs pour mettre en œuvre les attitudes et les structures propices à la paix".


Il paraît donc nécessaire de promouvoir une "culture de paix", que les Nations unies définissent comme "un ensemble de valeurs, attitudes, comportements et modes de vie qui rejettent la violence et préviennent les conflits en s’attaquant à leurs racines par le dialogue et la négociation entre les individus, les groupes et les Etats". Ainsi que l’affirme Dominique Steiler, il faut ainsi dépasser l’idée assez commune selon laquelle "qui veut la paix prépare la guerre" et privilégier plutôt celle selon laquelle "Qui veut la paix prépare la paix" : "il nous faut déployer une culture de paix pour que chacun sache faire face sans violence aux violences de la vie".


Alors comment être un "artisan de la paix" au niveau de l’entreprise ? Pour Dominique Steiler, il faut avant tout se poser la question suivante : "Comment faire que chaque décision et chaque acte dans l’entreprise réponde à la question de ‘comment être utile au bien commun ?’".






L’Observatoire du Positif : Pouvez-vous vous présenter brièvement ?


Dominique Steiler : Docteur en management de l’Université de Newcastle, je suis professeur senior à Grenoble École de Management où je suis titulaire de la Chaire UNESCO "Pour une culture de paix économique" dans laquelle j’associe une vision holistique et spirituelle à la rigueur scientifique et interdisciplinaire. Mon parcours m’a conduit à me questionner sur la façon de vivre au mieux mes puissances comme mes vulnérabilités. J’ai consacré mes recherches à la transformation personnelle et managériale, la souffrance, le bien-être, la méditation de pleine conscience, la paix et la joie et leur relation à la performance et au vivant. Ex-officier pilote de chasse de l’Aéronautique navale, j’applique une approche opérationnelle et relationnelle pragmatique et humaniste. Anciennement coach d’équipes olympiques, j’accompagne des managers en France et à l’étranger. Je suis également Research fellow au Center for Theological Inquiry de Princeton, NJ ou j’ai participé pendant un an à un projet de recherche pour la NASA sur les implications sociales des travaux d’astrobiologie. L’Observatoire du Positif : Vous avez créé la Fondation pour le développement de l’homme et de la société, ainsi que la Chaire de recherche "Paix économique, Mindfulness et Bien-être au travail", qui est devenue récemment Chaire UNESCO pour une culture de paix économique. Vous êtes à l’origine du concept de "paix économique". Qu’entendez-vous par paix économique ? Est-ce simplement l’inverse de la guerre économique ou bien est-ce un véritable projet alternatif de société ? Y a-t-il d’ailleurs un lien entre la paix économique et la "paix positive" de Johan Galtung ?

Dominique Steiler : Dans les premières années de la chaire, j’avais demandé aux chercheurs de ne pas définir la paix économique avant que nous y ayons travaillé suffisamment. On peut aborder la/les définitions par plusieurs entrées. Mais avant cela, je vais faire quelques précisions :

- Rien dans notre démarche ne propose de définir un modèle qui, s’il était appliqué, nous permettrait d’aller vers un monde idéal. La question de la paix est plus une intention en action, un cap à tenir et à défendre face aux oscillations du quotidien. Dit autrement, la paix n’est pas un but, elle est plutôt un engagement quotidien, chacun à sa place, chacun à son niveau pour faire valoir la paix de deux manières : réduire la violence sans violence et promouvoir l’épanouissement.

- La paix est très loin d’un angélisme, elle requiert au contraire un engagement permanent, un discernement profond pour ne pas se laisser embarquer dans nos errements et nos conditionnements et, comme aujourd’hui, cette paix requiert des décisions opposées au modèle capitaliste le plus dur, il est souvent plus simple de la décrédibiliser que de s’y engager… donc de risquer de "perdre" nos avantages acquis. - Ayant dit cela, on comprend que l’une des compétences les plus importantes de la paix est la capacité de savoir faire face, de pouvoir accepter la confrontation, surtout en situation conflictuelle. Il est très difficile de pouvoir accueillir la colère de l’autre et de savoir y faire face avec discernement ;


Je vous donne maintenant une définition de la paix économique : "La paix économique est une orientation pour laquelle une entreprise crée de la valeur sans détruire ses concurrents, manipuler ses clients, exploiter ses fournisseurs, exercer une quelconque violence vis-à-vis de ses collaborateurs et ignorer ses responsabilités sociétales et écologiques, autrement dit, sans nuire à ses parties prenantes."

Pour répondre à votre seconde question, pour Galtung, la paix positive est un état où figure "la coopération, une vie à l'abri de la peur, du besoin et de l'exploitation, la croissance et le développement économiques, l'égalité et la justice, le pluralisme et le dynamisme et où la violence est moindre, mais pas absente".

J’imagine qu’il faudrait en parler avec lui pour être plus précis sur ma réponse, mais oui, il y a une différence si je reste collé à cette définition pourtant très proche de notre regard. Dans ses définitions négatives et positives habituelles, la paix est souvent présentée comme un état qui requiert un effort pour l’atteindre. Ainsi, dans les définitions négatives, il est requis de lutter pour réduire les conflits ou empêcher leur apparition. Dans les définitions positives, il semblerait qu’il faille faire effort contre nos penchants négatifs pour mettre en œuvre les attitudes et les structures propices à la paix. Quelle que soit l’orientation, tout désigne l’effort, au sens de "faire plus".

Dans notre façon de voir les choses, la paix peut être abordée comme un équilibre dynamique tel que celui connu aujourd’hui du binôme stress/bien-être à travers le processus d’homéostasie. La paix est présente comme un seuil de base qui correspondrait à la présence de variables nécessaires représentant un état et ou un potentiel d’action : sécurité, bien-être, liberté et sens pour ce qui concerne l’état et, par exemple, coopération, soin et bienveillance pour le potentiel d’action.

La fluctuation de la paix est ensuite fonction des événements extérieurs ou intérieurs provoquant la mise en œuvre de stratégies dont l’objet n’est pas de "la conquérir", mais de la retrouver. Dans cette façon de voir les choses, la paix n’est plus une pause entre deux conflits, qui seraient eux la nature des choses. Ce sont les conflits qui deviennent un interlude, entre deux moments de retour à la paix exactement comme le stress perçu est une déviation entre deux moments de repos. Pour notre vision occidentale du monde, ceci est un changement majeur ! La paix n’apparaît plus sous la forme d’un "plus" ou d’un "au-delà" idéalisé, elle est de l’ordre d’un "moins", d’un "en deçà", de l’acceptation d’une nature pacifiée et d’un potentiel compétitif/agressif qui survient de temps à autre et que l’on peut apprendre à réguler en tirant parti de ce qu’il apporte. Tant que notre vision de la paix est celle d’une anomalie survenant parfois, comme une éclaircie entre deux tempêtes, nous ne favorisons pas son épanouissement, qu’il soit intime ou social.


L’Observatoire du Positif : Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la paix économique et à souhaiter promouvoir une culture de paix, alors que vous êtes vous-même un ancien pilote de chasse ?

Dominique Steiler : Je suis surtout un ex-jeune mosellan d’une famille germanophone et qui a subi les humiliations, les insultes et les discriminations, à l’issue de la seconde guerre mondiale dans les années 1960 à 1980, de ceux qui pouvaient être soupçonnés de collusion avec (l’ex)ennemi. Ma chance a été celle d’avoir un père et une famille qui a insisté dans notre éducation sur le rejet du ressentiment et le regard porté sur la chance d’être né dans un lieu biculturel et bilingue. La paix, comme la guerre, est devenu pour moi une question permanente, comment pouvait-il en être autrement dans une région où les populations, en 70 ans, étaient françaises, puis allemandes, puis françaises, puis allemandes, puis françaises – avec à chaque fois la violence des discriminations du peuple dominant.

Le déclic est survenu lors de ma compréhension que l’économie et le monde des affaires ultralibéral avaient pris la main sur l’ensemble du vivant en le dégradant après avoir apporté, pourtant, de nombreuses avancées.

Cette expérience bien entendu m’a permis de me rapprocher de la question de la guerre, non pas de façon édulcorée, mais directe. Le vocabulaire des affaires est très guerrier et d’aucuns s’en prévalent comme si cela les rendait puissants. Ce dont je peux témoigner aujourd’hui c’est que la sentence "qui veut la paix prépare la guerre" n’est pas réaliste. Si je suis OK avec le fait qu’une nation ait des forces de protections, se préparer à la guerre a fait de moi un guerrier, un spécialiste de la guerre et certainement pas de la paix. "Qui veut la paix prépare la paix" - il nous faut déployer une culture de paix pour que chacun sache faire face sans violence aux violences de la vie.


L’Observatoire du Positif : Qu’est-ce que la paix économique implique concrètement pour une société, pour une filière économique, pour une entreprise ou même pour un individu ?

Dominique Steiler : Un engagement quotidien à réduire ce qui génère des tensions et à promouvoir l’épanouissement plus que la peur. Passer d’une culture d’achat cost-killer à une culture collaborative plus intéressée par la création de valeur que par la réduction de coût est un exemple très concret.


L’Observatoire du Positif : Vous parliez en 2020 de la nécessité d’une "insurrection pacifique" ? A titre individuel ou collectif, comment agir concrètement pour la paix ? Comment être un artisan de paix ? Et pourquoi est-il aussi important d’après vous de développer une culture de paix ?

Dominique Steiler : Je crois très simplement en démarrant par soi et chaque matin par la question clé que nous propose Marc Aurèle "comment aujourd’hui vais-je faire acte d’homme ?". Comment faire que chaque décision et chaque acte dans l’entreprise réponde à la question de "comment être utile au bien commun ?".


L’Observatoire du Positif : Quel lien établissez-vous entre culture de la paix et optimisme ? Faut-il être fondamentalement optimiste et croire en une bonté humaine naturelle pour être un artisan de paix ?

Dominique Steiler : Plus que de croire en la bonté naturelle des humains, je crois qu’il faut être réaliste. Les deux potentiels sont en nous à la naissance. La vraie question est lequel allons-nous éduquer en priorité, sans abandonner l'autre ?

Si je suis convaincu qu’il y a chez les humains un élan premier de bonté, je crois aussi que les contextes sociaux développent très vite une peur de l’autre et une croyance dans la nécessité du conflit. Un jour à la fin d’une conférence, je témoignais de mon constat de jeune pilote de chasse ; j’avais appris à faire la guerre pendant 6 ans. À ce moment un ami ex-officier également m’avait envoyé un SMS me disant "tu sais j’ai aimé ça me préparer à la guerre" et ma réponse n’en fut que plus immédiate "moi aussi… et c’est bien là le problème". Si nous éduquons nos enfants à la guerre, la vraie ou économique… il pourraient y prendre plaisir et y trouver leur place !


L’Observatoire du Positif : Auriez-vous un ou deux livres à conseiller ? Ou bien des sites, des blogs, des podcasts ?

Dominique Steiler : "Devenir Humain" d’Yves Copens. "La voie du sentir" de Robert Eymerie sur la vie de Luis Ansa.


L’Observatoire du Positif : Pour terminer, si vous deviez donner trois raisons d’être optimiste en 2023, malgré la guerre en Ukraine ou bien les violences qui se sont produites en France ces derniers mois, quelles seraient-elles ?

Dominique Steiler : (1) Avoir foi en l’humanité. (2) Tout est changement, il est toujours possible de faire autrement. (3) Vous avez besoin d’un combat dans votre vie ? Essayez la paix, vous serez comblés !







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