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Apprendre à vivre avec le chaos

Le 24 août dernier, Emmanuel Macron déclarait en ouverture du Conseil des ministres que la France et le monde vivaient "une grande bascule" : "c’est la fin d’une forme d’insouciance", la "fin de l’abondance", notamment "celle des produits perpétuellement disponibles", et la "fin des évidences" alors que les principes de "la démocratie et les droits de l’homme" sont, d’après lui, battus en brèche.


A l’évidence, nous sommes dans une période sans doute durablement caractérisée par une forme de chaos, que le Larousse définit comme un "ensemble de choses sens dessus dessous et donnant l’image de la destruction, de la ruine, du désordre", qui peut se traduire sur le plan collectif et même sur le plan individuel par une perte de repères et de sens. Comme nous le verrons plus loin, le futurologue Jamais Cascio parle à ce propos d’une "ère du chaos".



L’"ère du chaos" (J. Cascio)


Ces dernières années, et en particulier depuis le début des années 2020, différents événements ont conduit ou conduisent, en effet, à une large remise en cause de beaucoup d’éléments qui étaient pourtant vus jusqu’ici comme normaux, évidents, allant de soi, admis, acceptés ou acquis.


Ces événements sont la pandémie de Covid-19 et ses différentes vagues, l’affaire George Floyd aux Etats-Unis et l’impact mondial que celle-ci a pu avoir sur les relations entre minorités et majorités notamment à travers le mouvement "woke" (après le retentissement mondial quelques années auparavant de l’affaire Harvey Weinstein et du mouvement MeToo sur les relations hommes-femmes), le retour des Talibans au pouvoir en Afghanistan, les effets de plus en plus évidents et tangibles du dérèglement climatique – ainsi que l’a affirmé le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu au mois d’août : "Cette fois, ce ne sont pas des chiffres ou des projections, c’est sous nos yeux" –, la guerre en Ukraine, le grand retour de l'inflation et des pénuries, la montée des populismes, des radicalismes politiques et des intégrismes religieux un peu partout dans le monde, la fragmentation semble-t-il croissante des sociétés, les décisions régressives récentes de la Cour suprême aux Etats-Unis (sur l’avortement, les armes ou le climat), les tensions entre la Chine et Taiwan, les inquiétudes relatives aux effets des réseaux sociaux numériques, de l’IA et d’autres technologies ou à la prédominance des GAFAM, le renouvellement de plus en plus notable des générations (au profit des Générations Y et Z et au détriment des Baby-Boomers), l’évolution démographique (avec la baisse des taux de fécondité dans de nombreux pays)…


Tout ceci contribue à largement bouleverser le monde tel qu’on le connaissait. C’est tout d’abord le cas d’un ordre international dominé jusqu’à une période récente par le monde occidental et en particulier par les Etats-Unis. Au sein des sociétés, on voit bien que sont en train de se transformer depuis quelques années les relations hommes-femmes, majorités-minorités (que celles-ci soient ethniques, confessionnelles, en termes d’orientation sexuelle ou même de régime alimentaire), entre catégories sociales (et notamment entre diplômés et non diplômés de l’enseignement supérieur), entre générations, ou encore entre "sachants" et "non-sachants". Par ailleurs, la confiance envers les gouvernants, les institutions publiques, le monde économique, les médias, les experts ou les élites en général est très souvent en berne dans un grand nombre de pays. Plus largement, on peut observer une évolution significative des rapports des humains à la nature, aux animaux, au vivant, à la science, aux technologies, à l’abondance, à la croissance, au progrès, à l’avenir, à la démocratie ou même à l’écriture (avec l'écriture inclusive) et à la vérité (avec l’émergence du concept de post-vérité). Enfin, compte tenu des incendies, des inondations, de la sécheresse ou d’autres phénomènes climatiques extrêmes, ce sont tout autant les paysages que l’on connaissait et la biodiversité qui sont en train de changer souvent de façon inexorable.


Ces transformations peuvent être jugées souhaitables pour certaines d’entre elles aux yeux d’une partie de la population, perturbantes ou même traumatisantes pour d’autres, d’autant que l’on va jusqu’à parler d’un véritable changement de civilisation ou encore d’une nouvelle époque géologique avec l’Anthropocène.



Un "nouveau monde" qui génère de l’anxiété


Cela se traduit néanmoins assez souvent par le développement de différentes formes d’anxiétés.


A commencer par la désormais très médiatisée éco-anxiété. Il s’agit d’un mot-valise qui est la contraction des termes "écologie" et "anxiété". D’après des chercheurs australiens et néo-zélandais, qui en donnent la définition sans doute la plus complète à ce jour, "L’'éco-anxiété' est un terme qui rend compte des expériences d’anxiété liées aux crises environnementales. Il englobe 'l’anxiété liée au changement climatique' (anxiété spécifiquement liée au changement climatique anthropique), tout comme l’anxiété suscitée par une multiplicité de catastrophes environnementales". A l’évidence, c’est un phénomène qui se développe, en particulier au sein des jeunes générations, et qui va se répandre encore davantage au fur et à mesure que les effets du dérèglement climatique se feront concrets, ce qui est déjà le cas sur une grande partie de la planète comme on a pu le voir durant l’été 2022.


Cette notion d’éco-anxiété est souvent confondue avec celle de solastalgie. Il s’agit d’un néologisme créé en 2003 par le chercheur australien Glenn Albrecht sur la base de la contraction du mot latin "solacium" (qui signifie réconfort, soulagement) et du suffixe grec "algia" (relatif à la douleur). Pour Glenn Albrecht, "la solastalgie est la douleur ou la maladie causée par la perte ou le manque de réconfort et le sentiment d’isolement liés à l’état actuel de son lieu de vie ('home') et de son territoire". C’est par conséquent une sorte de mal du pays, tout en étant chez soi. Cela se traduit, selon lui, par "une érosion du sentiment d’appartenance" et "un sentiment de détresse" liés à la transformation du lieu dans lequel on vit qui peut être provoquée par des catastrophes naturelles, des conflits ou bien des exploitations minières. Mais pour Glenn Albrecht, peuvent également souffrir de solastalgie "les personnes qui mettent fortement l’accent sur l’idée que la Terre est leur foyer ('home') et qu’assister à des événements détruisant l’identité endémique d’un lieu (diversité culturelle et biologique) dans n’importe quel endroit sur Terre est personnellement pénible pour eux".

On peut également mentionner dans ces différentes formes d’anxiétés qui se développent ces dernières années ce que certains qualifient de "politico-anxiété", à savoir une angoisse liée de près ou de loin à la politique, aux résultats d’élections, à la polarisation idéologico-politique, à l’évolution de la démocratie, de la vie et du débat politiques, aux menaces pesant sur les libertés, à la gouvernance du pays, à la politique menée par le gouvernement en place, aux mouvements radicaux ou bien à la violence politique. En anglais, il est ainsi souvent question de "political anxiety disorder" ou d’"election stress disorder".


Enfin, on peut parler d’une véritable anxiété culturelle, ce que le prospectiviste Philippe Cahen appelle, de son côté, une "angoisse culturelle" qu’il définit comme l’effondrement de nos "références culturelles" et "un doute profond sur nos certitudes des trente, quarante, dernières années". Cette anxiété culturelle, qui correspond à cette perte globale de repères et de sens que beaucoup d’individus et d’organisations ressentent, est liée à différents facteurs, tels que la dérégulation du marché de l’information et des idées avec Internet et les réseaux sociaux numériques, au grand renouvellement générationnel avec la montée en puissances des individus des générations Y (nés entre 1980 et 1995) et Z (nés entre 1996 et 2010), aux effets du dérèglement climatique, à la fragmentation et à la polarisation des sociétés développées liées en grande partie à l’éclatement des classes moyennes, à l’impact de mouvements sociaux et de courants d’opinion défendant les points de vue et les intérêts de minorités ou d’ultraminorités tout en critiquant fortement les majorités et les "dominants", au "biais alternatif" d’une partie des médias et des individus s’exprimant dans l’espace public qui font le plus souvent prévaloir l’alternatif sur le normal, le minoritaire sur le majoritaire, le marginal sur le "mainstream", l’extra-ordinaire sur l’ordinaire, etc.



De VUCA à BANI : les concepts pour tenter de saisir les changements en cours


Le concept auquel on a souvent recours pour tenter de saisir ce que recèlent les différentes mutations en cours est celui, désormais bien connu, de VUCA, pour Volatility (volatilité), Uncertainty (incertitude), Complexity (complexité), Ambiguity (ambiguïté). Ce concept, créé par l’armée américaine, plus précisément l’US Army War College, à la fin des années 1980, s’est diffusé dans le monde de l’entreprise à partir des années 2000. Le monde auxquels les militaires et les entreprises sont confrontés dans un contexte post-guerre froide et de montée en puissance du digital seraient par conséquent volatil, incertain, complexe et ambigu. Pour certains, comme l’a écrit par exemple récemment Rachid Achachi, nous serions dans une "ère VUCA", une époque de "perte de repères généralisée".





En revanche, pour d’autres, comme le futurologue américain Jamais Cascio (Institute for the Future), ce concept ne serait plus vraiment opérant. Celui-ci lui préfère d’ailleurs, dans un texte qui s’intitule justement "faire face à l’ère du chaos", celui de BANI, pour Brittle (fragile ou friable), Anxious (anxieux), Nonlineary (non-linéaire) et Incomprehensible (incompréhensible).


Pour Jamais Cascio, nous vivons, en effet, des "situations dans lesquelles les conditions ne sont pas simplement instables, elles sont chaotiques. Des situations dans lesquelles les résultats ne sont pas simplement difficiles à prévoir, ils sont complètement imprévisibles. Ou […] des situations, où ce qui se passe n’est pas simplement ambigu, mais incompréhensible".

L’un des concepts essentiels dans la vision de Jamais Cascio est celui de fragilité ou de friabilité (brittleness) : "les choses qui sont fragiles semblent solides, peuvent même être solides, jusqu'à ce qu'elles atteignent un point de rupture, et alors tout s'effondre". Selon lui, cela tend souvent à découler "des efforts visant à maximiser l’efficacité" sur le plan économique. Or, il estime que, compte tenu de l’interconnexion des systèmes, "la défaillance d'un composant important peut entraîner une cascade de défaillances". Cela génère par conséquent une anxiété : "dans un monde anxieux, tous les choix apparaissent comme potentiellement désastreux", ce qui peut se traduire par une passivité ou bien par un désespoir. Un autre concept-clef pour Cascio est celui de la non-linéarité : "Dans un monde non-linéaire, la cause et l’effet sont apparemment déconnectés ou disproportionnés". Cela signifie que des "petites décisions finissent par avoir des conséquences importantes, bonnes ou mauvaises. Ou nous déployons d'énormes efforts, […] mais avec peu d’effets". Le climat et la Covid-19 sont, pour lui, des exemples par excellence d’"évènements non-linéaires". Tout ceci aboutit souvent à des situations proprement incompréhensibles.


En définitive, pour Jamais Cascio, "Quelque chose de massif et potentiellement écrasant est en train de se produire. Tous nos systèmes, des réseaux mondiaux de commerce et d'information aux liens personnels que nous entretenons avec nos amis, nos familles et nos collègues, tous ces systèmes changent, devront changer. Fondamentalement. De fond en comble. Péniblement, parfois. C'est quelque chose qui peut nécessiter un nouveau langage pour le décrire. C'est quelque chose qui nécessitera certainement une nouvelle façon de penser à explorer". C’est la raison pour laquelle "BANI donne un nom à l’angoisse qui ronge tant d’entre nous en ce moment […]. BANI affirme que ce que nous voyons n’est pas une aberration temporaire, c’est une nouvelle phase".






Les cinq réflexes à éviter


Dans un tel contexte, on peut identifier cinq réflexes assez courants qui sont à éviter, tant du côté des individus que des organisations.


Le premier est le déni et le business as usual. On continue à vivre "normalement" comme si rien n’avait changé. C’est donc la tentation de la politique de l’autruche bien décrite par George Marshall à propos du climat dans son ouvrage paru en 2017 Le Syndrome de l’autruche. Pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique (Actes sud). Ce déni peut se produire par indifférence pour ce qui se passe dans le monde. Mais il peut aussi se produire de façon volontaire. Dans ce cas-là, des organisations peuvent être tentées de faire le gros dos en attendant que la tempête se calme et que tout redevienne comme avant et/ou de lutter pied à pied contre certaines évolutions jugées préjudiciables à leurs intérêts matériels et à leurs convictions.


De façon plus insidieuse, ce réflexe de déni peut s’accompagner d’une tentation que l’on peut qualifier de "rassuriste", qui correspond en grande partie au biais optimiste. Elle consiste à penser que la situation va finalement s’arranger, que les humains et leur ingéniosité vont bien finir par trouver une solution. Cela peut conduire à une situation d’aléa moral : les individus et les organisations étant persuadés que, par exemple à propos du dérèglement climatique, la science et la technologie finiront par nous sauver, peuvent être enclins à prendre plus de risques ou en tout cas à ne pas produire les efforts nécessaires pour réduire les risques.


Le second réflexe à éviter est le catastrophisme. Il consiste à prendre très au sérieux les bouleversements qui se produisent et qui se traduisent par une perte de repères et de sens, mais en étant submergés par l’angoisse, en imaginant le pire des scénarios et surtout en étant persuadé que celui-ci est inexorable. Une telle posture ne peut que favoriser désespoir et passivité. Cela peut tendre aussi à se traduire par une forme de tentation survivaliste qui consiste à se préparer activement à la catastrophe tant d’un point de vue psychologique que matériel en partant du postulat selon lequel celle-ci est inéluctable et lorsqu’elle se produira le "vernis de la civilisation" éclatera rapidement et fera place à une guerre de tous contre tous pour la survie et pour l’accès aux ressources vitales devenues extrêmement rares.


Le troisième réflexe consiste à s’enfermer dans des certitudes. Ces réducteurs d’angoisse et d’incertitudes face au chaos ambiant peuvent être différentes formes de radicalismes, d’intégrismes, mais aussi les théories du complot, les sectes ou tout simplement le consumérisme, le scientisme ou ce qui est appelé l’"optimisme technologique". C’est l’idée selon laquelle l’ensemble des problèmes auxquels nous sommes collectivement confrontés ont une seule et même cause (cette quête de certitudes peut d’ailleurs se traduire par la recherche de bouc-émissaires) et donc qu’il existe une seule solution pour les régler. Cela correspond à ce que Hans Rosling, dans son ouvrage Factfulness (Flammarion, 2019), a qualifié d’"instinct de la perspective unique", à savoir le besoin de rechercher une cause unique à un problème et une solution simple, et l’"instinct du blâme", soit le fait de considérer que lorsque la situation se passe mal, c’est lié à un "individu mauvais animé de mauvaises intentions". Or, ces réducteurs d’angoisse ont un impact le plus souvent négatif, que ce soit sur la planète ou sur les libertés individuelles et collectives, et tendent à générer un certain nombre d’illusions et de désillusions.


Le quatrième réflexe est un discours assez classique d’adaptation, qui peut avoir une coloration moins "doloriste" à travers les concepts plus contemporains d’agilité ou même d’antifragilité (Nassim Nicholas Taleb), mais qui a toujours à peu près le même sens : "On n’a pas le choix. Il va falloir s’adapter coûte que coûte à la nouvelle situation". Il est évident qu’il va falloir s’adapter d’une manière ou d’une autre à la nouvelle donne, notamment climatique. Néanmoins, un discours sur la nécessité de s’adapter (pour survivre) dans une logique de nature darwinienne ne peut constituer le fondement d’un message suffisamment motivant pour inciter une population donnée (citoyens d’un pays, employés d’une entreprise…) à relever les défis auxquels nous devons faire face. C’est souvent un simple prétexte pour décrédibiliser toute forme d’alternative à la politique menée par un gouvernement ou pour accroître la pression exercée sur les employés d’une entreprise.


Enfin, le cinquième et dernier réflexe est, pour les organisations, de tout simplement suivre l’air du temps sans trop se poser de questions, le plus souvent moins par convictions que par opportunisme (commercial) ou bien par crainte d’un lynchage médiatique ou numérique. Mais au risque d’une incohérence entre discours et réalité et d’être finalement accusées de greenwashing ou d’autres formes de washing.



Cinq principes de base pour apprendre à vivre avec le chaos


Alors que faire, en particulier lorsque l’on est une organisation, dans un monde où les structures, les systèmes et les écosystèmes, les institutions, les valeurs et les relations sont devenus friables (brittle), pour reprendre le concept de Jamais Cascio ?


On voit bien quels sont les enjeux et l’anxiété qu’ils peuvent générer. Les concepts de VUCA ou de BANI sont des outils intéressants pour tenter de comprendre ce qui se passe sous nos yeux. Mais ils ne donnent aucune clef spécifique pour nous aider à apprendre à vivre avec ce chaos.


On l’a bien vu, avec les différents travers à éviter, il est assez évident qu’il n’y a pas de solutions clefs en main. On peut néanmoins s’accorder sur cinq principes de base.



(1) Il convient en premier lieu d’adopter une posture réaliste, loin de toute forme de déni.


Cela consiste par conséquent à regarder la réalité sans chercher à se voiler la face, en envisageant en particulier l’ensemble des scénarios possibles, y compris les pires d’entre eux que l’on n’a pas nécessairement envie de prévoir, sans tomber pour autant dans le catastrophisme, soit l’idée selon laquelle ceux-ci sont inexorables. Différents auteurs, qui ont publié très récemment un article sur les différents scénarios du changement climatique dans la revue PNAS, expliquent à ce propos qu’explorer le pire des scénarios plausibles apparaît "vital" parce que "la gestion des risques et une prise de décision solide dans des conditions d’incertitude nécessitent une connaissance des extrêmes", ce qui paraît "particulièrement approprié pour les domaines caractérisés par des incertitudes élevées et des risques extrêmes", comme c’est le cas pour le climat. En définitive, pour eux, "une gestion prudente des risques nécessite la prise en compte des pires des scénarios".


Cela correspond en grande partie aux catégories définies par Catherine et Raphaël Larrère, auteurs du livre Le pire n’est pas certain. Essai sur l’aveuglement catastrophiste (Premier Parallèle, 2020), qui distinguent catastrophisme ontologique et catastrophisme méthodologique. Le catastrophisme ontologique stipule que "le pire est inévitable", que l’effondrement ou la catastrophe sont inexorables. Or, "si la catastrophe est inévitable, pas la peine de lutter ! C’est un récit de l’impuissance qui mène à la conclusion qu’il n’y a pas d’alternative". En revanche, le catastrophisme méthodologique consiste à envisager l’ensemble des scénarios, y compris le pire, de tout faire pour l’éviter et de s’y préparer dans le cas où il finirait tout de même par se produire.



(2) Ensuite, il paraît nécessaire d’identifier et de prendre conscience de l’existence de différents biais, ou réflexes comme on l’a vu, qui peuvent perturber, voire polluer notre vision des choses, certains étant maintenant bien connus, d’autres, non.


Parmi les biais cognitifs connus, on peut mentionner, par exemple, le biais de confirmation, qui nous conduit à ne tenir compte que des informations qui valident et qui renforcent notre vision des choses et à rejeter, de façon plus ou moins consciente, celles qui les contrarient ou les infirment. Moins connu est, par exemple, ce qui est appelé le "scepticisme motivé". A partir du moment où l’on rejette la solution d’un problème du fait que celle-ci n’est pas conforme à nos valeurs, des expériences montrent que, par extension, on est amené à nier l’existence même du problème en question. Ainsi, si l’on s’oppose à l’intervention de l’Etat dans l’économie pour lutter contre le changement climatique, par extension, on va avoir tendance à se montrer climato-sceptique. Ou si l’on s’oppose aux politiques mises en place au nom de l’urgence climatique, on va avoir tendance à minimiser ou même à se montrer sceptique vis-à-vis de la notion d’éco-anxiété.


Cela implique par conséquent d’avoir une approche qui privilégie la complexité des choses et un regard à 360°, prenant en compte, dans la mesure du possible, l’ensemble des données d’un problème et les différentes solutions envisageables.



(3) Il est aussi crucial de privilégier ce que l’on peut appeler un optimisme méthodologique.


Il ne s’agit pas, en l’occurrence, de cultiver un optimisme béat, de voir la vie en rose ou de tomber dans le travers du biais optimiste ou d’une positivité que certains jugent, souvent à juste titre, toxique. Cet optimisme méthodologique s’appuie plutôt sur l’idée selon laquelle on se doit d'être optimistes, on n’a pas vraiment le choix, si l’on compte relever les immenses défis qui se présentent à nous. On ne pourra pas être en mesure de le faire si l’on ne croit pas qu’une solution est envisageable. Cela correspond d’ailleurs à la définition de l’optimisme par son grand spécialiste Philippe Gabilliet : "une attitude qui conduit à aborder les choses dans un état d’esprit de confiance et de pro-action, à se dire 'je suis confiant dans l’avenir et convaincu qu’en cas de problème, je trouverai des solutions'". Cela ne signifie pas que l’on est certain de trouver une solution (on tomberait alors dans un biais optimiste), mais on part du postulat selon lequel on sera en mesure de trouver une solution en cas de nécessité. Celui-ci repose par conséquent, comme l'écrit Eric-Jean Garcia, sur l’"obligation morale de croire à l’intelligence humaine et à l’avenir de l’humanité", qu’il qualifie d’"optimisme raisonné".

Jacques Lecomte parle à ce propos d’"optiréalisme", concept qu’il a créé et développé dans plusieurs ouvrages. Pour lui, "la meilleure manière d’être réaliste dans ce monde est d’être optimiste. Les pessimistes ont généralement tendance à baisser les bras face aux difficultés. Nous avons intensément et urgemment besoin de tirer profit d’expériences réussies, de leaders inspirants. Mais cet optimisme n’est pas un optimisme d’attente béate (Tout ira mieux demain, de toute façon), mais de lucidité active (Si on se retrousse les manches tous ensemble, on pourra y arriver)". Cela renvoie également à ce que le consultant Laurent Mellah a appelé le "paradoxe de Stockdale" en référence à James Stockdale, un militaire américain qui est resté prisonnier au Vietnam pendant huit ans, et à son optimisme pragmatique : "Espoir (Savoir que l’on va s’en sortir coûte que coûte) + Réalisme (Affronter la réalité et les dangers tels qu’ils sont)".



(4) Il paraît tout autant indispensable d’avoir une approche "solutionniste", mettant l’accent sur la quête de solutions en ne s’en tenant pas seulement aux constats. Mais ce solutionnisme doit être pragmatique, et non dogmatique.


Cela implique notamment de regarder ce qui se fait déjà concrètement sur le terrain, ce qui s’expérimente ailleurs, et ce qui marche indépendamment de ses propres partis-pris ou de ses préjugés idéologiques. On voit bien sur le climat, par exemple, que la solution ne réside sans doute pas tant dans le tout-solutions technologiques ou dans le tout-sobriété, que dans une articulation subtile selon les secteurs, les pays ou les périodes entre la sobriété et les solutions technologiques.



(5) Cela nécessite sans doute préalablement de changer de regard en opérant ce que l’on peut qualifier de "transition positive" en s’inspirant de l’approche de la psychologie positive ou de celle de l’Appreciative Inquiry.


Cela consiste à ne pas se focaliser sur les problèmes, les difficultés, les risques, les menaces, les erreurs, les dysfonctionnement, les vulnérabilités, les fragilités pour tenter de les conjurer, de les prévenir ou de les régler, mais de voir avant tout ce qui va bien, en quoi les "fondamentaux" sont bons, ce qui va mieux, ce qui va dans le bon sens, quelles sont nos ressources ; d’essayer de comprendre ce qui marche et de l’étendre.


La psychologie positive se définit d’ailleurs comme "l’étude scientifique des forces qui permettent aux individus et aux communautés de s’épanouir", tandis que l’Appreciative Inquiry se présente comme une "méthode de conduite du changement" qui "marque une rupture avec l’approche traditionnelle par la résolution de problèmes pour centrer l’attention et faire reposer le changement sur les réussites, les acquis et les énergies positives de l’entreprise". Le premier postulat de cette méthode est, en effet, que "chaque entreprise a quelque chose qui fonctionne bien, qui lui donne vie, efficacité et lui assure des succès".




Une telle transition positive implique par conséquent de produire un effort pour tenter de passer d’une tendance, ou d’un réflexe, consistant à orienter notre regard d’abord sur ce qui est négatif et sur les problèmes à une tendance à voir davantage le côté positif (sans aucun déni de la réalité, comme on a pu le voir), en identifiant, par exemple, des sources d’informations positives, des sources d’inspirations positives, des solutions positives ou différentes évolutions positives, et à l’étendre.






©L’Observatoire du Positif







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